J’ai toujours été convaincu de la nécessité de faire le bien. Enfant, je répugnais à participer aux chasses à l’homme, à rajouter à l’écrasement des mille tracas des boucs émissaires. Certes, je ne peux pas non plus prétendre que je défendais la veuve et l’orphelin. Me gardant des coups, je longeais prudemment les murs et, dans cette réserve avisée, je tentais tant bien que mal de ne poser aucun acte, de ne commettre aucun délit, aucune vilenie qui noircît mon âme, qui alourdît mon karma.
Par chance plus que par mérite – sauf à compter comme mérite la capacité à ne pas faire de bruit, à ne pas faire de vague, à éviter toute aspérité, toute prise à la critique – je traversai ces âges ingrats, témoin désapprobateur des chicanes subies par mes camarades victimes de cabale. Passés ces âges tendres, ceux où nul acte ne vient salir les mains, je fus confronté au choix des études. Je me portai naturellement sur les sciences économiques, les plus susceptibles de m’amener à m’engager pour aider mon prochain. Rapidement, au contact de camarade de cours fort politisés, je m’engageai à mon tour dans le militantisme. À l’heure où les plus dégourdis cultivent leurs premiers émois amoureux, je distribuais des tracts, je convoquai des assemblées et, systématiquement, m’en tenais à la ligne la plus dure, la plus pure. Une grande puissance venait à attaquer un pays faible et sans défense ? Aussitôt, je me faisais l’avocat des pauvres fedayins burinés par la misère, ciblés par un arsenal sans commune mesure avec leur propre force de frappe. Un mouvement de grève se faisait écraser dans le sang ici ou à l’autre bout du monde ? Je plaidais incontinent la cause de la liberté syndicale, le droit d’association.
Convaincu d’être dans le bon, dans le bien, j’épousai toutes les causes y compris et surtout les plus désespérées. Pas un militant, pas une mère courage qui se fissent torturer à l’autre bout du monde sans que je ne m’en émusse. J’étais de tous les combats, de toutes les manifestations. Au départ, j’évoluais dans les milieux socialistes mais je les trouvais rapidement trop tièdes, trop timorés dans leurs prises de position. Il me fallait un groupe qui tînt des positions plus fermes, plus pures, plus indiscutablement belles et bonnes. Logiquement, j’entrai dans le parti communiste comme on entre en religion. Cette appartenance ne freinait guère mes études aussi mes parents, toujours enclins à me morigéner quand je ne respectais pas leurs idéaux de respectabilité, d’ascension sociale fermaient-ils les yeux sur ce qu’ils considéraient comme des égarements jeunesse nécessaires. Après tout, si je ne prenais pas parti maintenant, au faîte de mes jeunes années, pour la veuve et l’orphelin, quand l’aurais-je pu faire ?
Le parti se compromettait à l’occasion d’événements historiques impliquant le parti frère. Ces mégotages avec la réalité m’étaient devenus insupportables quand je pris mes distances. Les camarades fermaient les yeux sur les massacres soviétiques au nom du communisme dans un seul pays. Ce faisant, il bradait le sort de la veuve et de l’orphelin tchèque ou russe. Heureusement, une dissidence, plus pure, plus radicale, m’ouvrait grand ses bras. Je serais trotskyste, j’épouserai un mouvement politique qui, au cours de l’histoire n’avait eu de cesse de défendre l’opprimé, de poser les bons choix. Nous tractions à qui mieux mieux, mes coreligionnaires et moi-même pour dénoncer la guerre au Vietnam, pour pourfendre la soumission erratique du PC et pour attaquer, sans trêve ni repos, la bête capitaliste en son cœur. Curieusement, les étudiants accueillaient fraîchement nos discours ronéotypés. Ils se riaient de notre idéalisme, de notre naïveté et, surtout, devaient, pour les plus pauvres d’entre eux, faire face à des obligations d’une toute autre portée.
À un moment, je me laissai séduire par les anarchistes : les trotskystes n’avaient-ils pas joué un rôle ambigu dans la révolution soviétique, Trotski n’avait-il pas été le bras armé de Lénine ? L’anarchisme aplanissait toutes ces difficultés. Les anarchistes entendaient se battre pour le bien de chacun et, au nom du beau, ils s’engageaient dans les méandres de l’histoire tenant systématiquement la bonne posture, défendant systématiquement le bon point de vue. Pour un temps, à ma grande satisfaction, je dois l’avouer, je cessai de tracter et fumai force cigarettes dans des cénacles autorisés, dans des cercles dûment conscientisés. Nous conspuions la police, méprisions l’embrigadement grégaire des communistes, et proclamions, sûrs de nous, la supériorité de notre doctrine. Au sein des groupes anarchistes, pourtant, je me sentais de plus en plus décalé. Les jeunes gens adeptes de cette liberté en tout et pour tous péchaient par manque de conviction. On restait entre soi, entre gens de bonne famille à gloser à l’infini sur d’hypothétiques sociétés idéales. Concrètement, on fumait, on bavardait à pas d’heure, on tenait la posture sur le monde, on dominait nos contemporains sans mettre les mains dans le cambouis.
Par chance plus que par mérite – sauf à compter comme mérite la capacité à ne pas faire de bruit, à ne pas faire de vague, à éviter toute aspérité, toute prise à la critique – je traversai ces âges ingrats, témoin désapprobateur des chicanes subies par mes camarades victimes de cabale. Passés ces âges tendres, ceux où nul acte ne vient salir les mains, je fus confronté au choix des études. Je me portai naturellement sur les sciences économiques, les plus susceptibles de m’amener à m’engager pour aider mon prochain. Rapidement, au contact de camarade de cours fort politisés, je m’engageai à mon tour dans le militantisme. À l’heure où les plus dégourdis cultivent leurs premiers émois amoureux, je distribuais des tracts, je convoquai des assemblées et, systématiquement, m’en tenais à la ligne la plus dure, la plus pure. Une grande puissance venait à attaquer un pays faible et sans défense ? Aussitôt, je me faisais l’avocat des pauvres fedayins burinés par la misère, ciblés par un arsenal sans commune mesure avec leur propre force de frappe. Un mouvement de grève se faisait écraser dans le sang ici ou à l’autre bout du monde ? Je plaidais incontinent la cause de la liberté syndicale, le droit d’association.
Convaincu d’être dans le bon, dans le bien, j’épousai toutes les causes y compris et surtout les plus désespérées. Pas un militant, pas une mère courage qui se fissent torturer à l’autre bout du monde sans que je ne m’en émusse. J’étais de tous les combats, de toutes les manifestations. Au départ, j’évoluais dans les milieux socialistes mais je les trouvais rapidement trop tièdes, trop timorés dans leurs prises de position. Il me fallait un groupe qui tînt des positions plus fermes, plus pures, plus indiscutablement belles et bonnes. Logiquement, j’entrai dans le parti communiste comme on entre en religion. Cette appartenance ne freinait guère mes études aussi mes parents, toujours enclins à me morigéner quand je ne respectais pas leurs idéaux de respectabilité, d’ascension sociale fermaient-ils les yeux sur ce qu’ils considéraient comme des égarements jeunesse nécessaires. Après tout, si je ne prenais pas parti maintenant, au faîte de mes jeunes années, pour la veuve et l’orphelin, quand l’aurais-je pu faire ?
Le parti se compromettait à l’occasion d’événements historiques impliquant le parti frère. Ces mégotages avec la réalité m’étaient devenus insupportables quand je pris mes distances. Les camarades fermaient les yeux sur les massacres soviétiques au nom du communisme dans un seul pays. Ce faisant, il bradait le sort de la veuve et de l’orphelin tchèque ou russe. Heureusement, une dissidence, plus pure, plus radicale, m’ouvrait grand ses bras. Je serais trotskyste, j’épouserai un mouvement politique qui, au cours de l’histoire n’avait eu de cesse de défendre l’opprimé, de poser les bons choix. Nous tractions à qui mieux mieux, mes coreligionnaires et moi-même pour dénoncer la guerre au Vietnam, pour pourfendre la soumission erratique du PC et pour attaquer, sans trêve ni repos, la bête capitaliste en son cœur. Curieusement, les étudiants accueillaient fraîchement nos discours ronéotypés. Ils se riaient de notre idéalisme, de notre naïveté et, surtout, devaient, pour les plus pauvres d’entre eux, faire face à des obligations d’une toute autre portée.
À un moment, je me laissai séduire par les anarchistes : les trotskystes n’avaient-ils pas joué un rôle ambigu dans la révolution soviétique, Trotski n’avait-il pas été le bras armé de Lénine ? L’anarchisme aplanissait toutes ces difficultés. Les anarchistes entendaient se battre pour le bien de chacun et, au nom du beau, ils s’engageaient dans les méandres de l’histoire tenant systématiquement la bonne posture, défendant systématiquement le bon point de vue. Pour un temps, à ma grande satisfaction, je dois l’avouer, je cessai de tracter et fumai force cigarettes dans des cénacles autorisés, dans des cercles dûment conscientisés. Nous conspuions la police, méprisions l’embrigadement grégaire des communistes, et proclamions, sûrs de nous, la supériorité de notre doctrine. Au sein des groupes anarchistes, pourtant, je me sentais de plus en plus décalé. Les jeunes gens adeptes de cette liberté en tout et pour tous péchaient par manque de conviction. On restait entre soi, entre gens de bonne famille à gloser à l’infini sur d’hypothétiques sociétés idéales. Concrètement, on fumait, on bavardait à pas d’heure, on tenait la posture sur le monde, on dominait nos contemporains sans mettre les mains dans le cambouis.
De plus en plus touché par les difficultés de ces collègues au seuil de la misère, je me tournais vers des fraternités étudiantes, des groupes d’entraide pour étudiants nécessiteux. Dans un apolitisme assumé, nous organisions diverses kermesses pour lever des fonds afin d’aider nos camarades impécunieux à régler ces fameuses factures. Cette fois, entouré de saintes personnes, je me sentais dans le bien, dans le bon. Nous aidions dans un désintéressement qui ne pouvait que forcer l’admiration. Il y avait bien les rictus goguenards des anciens camarades et le scepticisme hautains des libéraux mais, par delà les moqueries, à travers les persécutions que nous endurions, nous assumions un engagement au service des plus faibles.
Un jour, je constatai que, parmi les étudiants pauvres, les racisés constituaient un groupe discriminé parmi les discriminés. Une fois encore, je m’embrasai pour l’anti-racisme et l’anti-fascisme. Je retrouvai mes tracts, mes séances d’évangélisation, mes harangues populaires, mes votes à mains levées mais, depuis mon passage trotskyste, les assemblées s’étaient bigarrées, chatoyant de mille nuances de soleil, de mille cicatrices des outrances coloniales. Élu parmi les élus, j’adoptai systématiquement le point de vue le plus critique, le plus outrancier contre les crimes de la colonisation.
Au sein des anciennes colonies, je me rendis compte que les femmes occupaient un rôle, une fonction particulièrement odieux. Elles étaient cantonnées à des tâches subalternes, devaient effectuer tout le sale boulot. Alors qu’elles travaillaient infiniment plus que leurs collègues masculins, elles se faisaient infiniment moins rémunérer. Frappé en mon cœur par cette injustice, par les violences infligées à nos camarades féminines, je me lançai dans la cause féministe. En de multiples circonstances, j’affirmais le point de vue des opprimées dans des réunions houleuses. J’intervenais, en public, aux yeux de toutes et de tous, pour affirmer la pertinence de la lutte contre l’ennemi principal, contre le colonialisme paternaliste. Dans ces groupes, au besoin, je coupais les femmes qui, aveuglées par la phallocratie intériorisée prenaient parti pour leurs mâles oppresseurs. Je faisais valoir le bon et le bien à travers tout, exposant mon corps à la vindicte des publics les plus impitoyables. À force de hanter les réunions féministes, je m’y étais fait un nom, en quelque sorte, et nul intervenante ne pouvait réprimer le petit frisson de crainte quand je prenais la parole, de peur de mes sentences définitives, acérées, lapidaires.
Je terminai mes études avec fruit entre temps. Lors d’un échange dans un groupe féministe, il nous apparut que le développement économique permettait seul de dépasser le patriarcat traditionnel. Au fond, dans les sociétés du tiers monde, il importait avant tout de stimuler l’économie pour améliorer la condition des femmes. Avec mon diplôme de gestion, il me serait facile de promouvoir le micro-crédit, l’économie verte et durable dans les pays sous-développés. En me lançant à corps perdu dans cette carrière, je pus gagner confortablement ma vie et, surtout, m’engager pour une bonne cause, pour le bon et le bien. Pourtant, avec les années, je me rendais compte que le micro-crédit avait tendance à appauvrir celles qui y avaient recours. On ne les sortait que très rarement du sous-développement alors que les taux d’intérêt usuraires achevaient de les précipiter dans la spirale du surendettement.
Je traversai à ce moment-là une crise de doute. N’étais-je pas en train de mettre des existences en péril en pensant les sauver ? Je me résolus prudemment à poursuivre mes activités dans le tiers monde en me concentrant sur le crédit et l’activité bancaire traditionnelle. Finis les taux usuraires : mon travail de financier servirait uniquement à construire des infrastructures, à investir dans des domaines économiques déterminant, à étendre la prospérité, telle une lèpre, à des pays entiers. Bien sûr, les banques pour lesquelles je travaillais exigeaient des garanties : quel progrès, quelle avancée économique ne connaît pas ses petits inconvénients ? L'essentiel était sauf: j’œuvrai pour le bien et le beau.
Pour octroyer les prêts, on forçait les États à fermer leurs écoles, leurs usines, leurs hôpitaux. Évidemment, ces politiques en soi me paraissaient discutables mais l’avancée économique qu'elles provoquaient permettait, seule, d’émanciper les masses. Les dégâts collatéraux me paraissaient insignifiants au regard des enjeux humains, cruciaux, de l’expansion économiques.
Puis, il y eut la crise. La banque interrompit sa politique accommodante au tiers monde et me chargea d’un audit dans un des pays que nous avions tant contribué à développer. C’était la première fois que je franchissais le périphérique – à part quelques réunions de famille dans mon enfance la plus tendre en province. Je partis sans appréhension à la découverte de ce beau pays où nous avions, mon employeur et moi, tellement contribué au bien et au bon.
La visite me fit l’effet d’une douche glacée. La misère rampante s’était installée dans ce pays jadis pauvre mais libre. Loin d’être émancipées, les femmes subissaient une tyrannie masculine exaspérée par le désœuvrement, par le manque de perspectives. Là, des enfants gonflés de sous nutrition se battaient pour laper de l’eau croupie ; là, des femmes pliées en deux ployaient sous le poids de charges sans lien avec leurs capacités squelettiques ; plus loin des égouts à ciel ouvert en plein bidonville répandaient leurs germes mortels. Partout, le visage grimaçant de l’indigence, les yeux humides de la privation, les mets avariés en guise d’unique repas quotidien, l’ennui et la tentation de l’embrigadement dans des mouvements millénaristes. Au mieux, notre action n’avait nullement empêché la ruine du pays ; au pire, c’est cette action qui avait précipité la perte d'un pays autrefois fier.
Un jour, je constatai que, parmi les étudiants pauvres, les racisés constituaient un groupe discriminé parmi les discriminés. Une fois encore, je m’embrasai pour l’anti-racisme et l’anti-fascisme. Je retrouvai mes tracts, mes séances d’évangélisation, mes harangues populaires, mes votes à mains levées mais, depuis mon passage trotskyste, les assemblées s’étaient bigarrées, chatoyant de mille nuances de soleil, de mille cicatrices des outrances coloniales. Élu parmi les élus, j’adoptai systématiquement le point de vue le plus critique, le plus outrancier contre les crimes de la colonisation.
Au sein des anciennes colonies, je me rendis compte que les femmes occupaient un rôle, une fonction particulièrement odieux. Elles étaient cantonnées à des tâches subalternes, devaient effectuer tout le sale boulot. Alors qu’elles travaillaient infiniment plus que leurs collègues masculins, elles se faisaient infiniment moins rémunérer. Frappé en mon cœur par cette injustice, par les violences infligées à nos camarades féminines, je me lançai dans la cause féministe. En de multiples circonstances, j’affirmais le point de vue des opprimées dans des réunions houleuses. J’intervenais, en public, aux yeux de toutes et de tous, pour affirmer la pertinence de la lutte contre l’ennemi principal, contre le colonialisme paternaliste. Dans ces groupes, au besoin, je coupais les femmes qui, aveuglées par la phallocratie intériorisée prenaient parti pour leurs mâles oppresseurs. Je faisais valoir le bon et le bien à travers tout, exposant mon corps à la vindicte des publics les plus impitoyables. À force de hanter les réunions féministes, je m’y étais fait un nom, en quelque sorte, et nul intervenante ne pouvait réprimer le petit frisson de crainte quand je prenais la parole, de peur de mes sentences définitives, acérées, lapidaires.
Je terminai mes études avec fruit entre temps. Lors d’un échange dans un groupe féministe, il nous apparut que le développement économique permettait seul de dépasser le patriarcat traditionnel. Au fond, dans les sociétés du tiers monde, il importait avant tout de stimuler l’économie pour améliorer la condition des femmes. Avec mon diplôme de gestion, il me serait facile de promouvoir le micro-crédit, l’économie verte et durable dans les pays sous-développés. En me lançant à corps perdu dans cette carrière, je pus gagner confortablement ma vie et, surtout, m’engager pour une bonne cause, pour le bon et le bien. Pourtant, avec les années, je me rendais compte que le micro-crédit avait tendance à appauvrir celles qui y avaient recours. On ne les sortait que très rarement du sous-développement alors que les taux d’intérêt usuraires achevaient de les précipiter dans la spirale du surendettement.
Je traversai à ce moment-là une crise de doute. N’étais-je pas en train de mettre des existences en péril en pensant les sauver ? Je me résolus prudemment à poursuivre mes activités dans le tiers monde en me concentrant sur le crédit et l’activité bancaire traditionnelle. Finis les taux usuraires : mon travail de financier servirait uniquement à construire des infrastructures, à investir dans des domaines économiques déterminant, à étendre la prospérité, telle une lèpre, à des pays entiers. Bien sûr, les banques pour lesquelles je travaillais exigeaient des garanties : quel progrès, quelle avancée économique ne connaît pas ses petits inconvénients ? L'essentiel était sauf: j’œuvrai pour le bien et le beau.
Pour octroyer les prêts, on forçait les États à fermer leurs écoles, leurs usines, leurs hôpitaux. Évidemment, ces politiques en soi me paraissaient discutables mais l’avancée économique qu'elles provoquaient permettait, seule, d’émanciper les masses. Les dégâts collatéraux me paraissaient insignifiants au regard des enjeux humains, cruciaux, de l’expansion économiques.
Puis, il y eut la crise. La banque interrompit sa politique accommodante au tiers monde et me chargea d’un audit dans un des pays que nous avions tant contribué à développer. C’était la première fois que je franchissais le périphérique – à part quelques réunions de famille dans mon enfance la plus tendre en province. Je partis sans appréhension à la découverte de ce beau pays où nous avions, mon employeur et moi, tellement contribué au bien et au bon.
La visite me fit l’effet d’une douche glacée. La misère rampante s’était installée dans ce pays jadis pauvre mais libre. Loin d’être émancipées, les femmes subissaient une tyrannie masculine exaspérée par le désœuvrement, par le manque de perspectives. Là, des enfants gonflés de sous nutrition se battaient pour laper de l’eau croupie ; là, des femmes pliées en deux ployaient sous le poids de charges sans lien avec leurs capacités squelettiques ; plus loin des égouts à ciel ouvert en plein bidonville répandaient leurs germes mortels. Partout, le visage grimaçant de l’indigence, les yeux humides de la privation, les mets avariés en guise d’unique repas quotidien, l’ennui et la tentation de l’embrigadement dans des mouvements millénaristes. Au mieux, notre action n’avait nullement empêché la ruine du pays ; au pire, c’est cette action qui avait précipité la perte d'un pays autrefois fier.
De retour de ce pays perdu, j’étais convaincu qu’il fallait une solution forte pour gérer les problèmes. Il fallait une main qui ne tremblât pas, qui, pétrie de justice et de probité, répartirait les ressources de manière optimale. Je fréquentai alors les cercles d’extrême-droite, favorables à cette intervention de l’État et à l’autorité. Avec un vrai leadership, nous pourrions résoudre les problèmes, supprimer la misère, secourir la veuve et l’orphelin. À cette époque, le parti de l’ordre remporta justement les élections et, banquier couronné du prestige de son action dans le tiers monde, je me vis confier les clés du ministère des finances. Il en fallait de la conviction – y compris parfois par le recours à la plus vile des brutalités – pour faire le bonheur des gens malgré eux. Il s’en trouvait toujours pour rouspéter, pour résister, pour morigéner, pour geindre. Moi, je me sentais légitime, dans le bien, dans le bon. Je me conformais avec un plaisir pour ainsi dire orgasmique à la cohérence entre mon idéal et mes actes.
Pourtant, un jour, alors que d’habitude je passais mes journées dans mes bureaux à dessiner des plans d’investissement, à pérenniser les finances des projets – parfois belliqueux, il faut le reconnaître – du régime, je me pris à flâner un moment dans les rues de la capitale. Dessillé par l’état des infrastructures, par la mine défaite des passants, par la misère qui exsudait des venelles, je fus ébranlé dans mes convictions. À ce moment-là, le pays avait envahi la moitié du continent pour garantir ses intérêt vitaux. Pour pouvoir obéir à nos impératifs moraux, nous avions muselé toute opposition. La résistance devait se cantonner aux friches interstitielles pour échapper à une répression impitoyable. Je passerais les frontières, irais dans ces pays récemment libérés de notre joug par les alliés. J’irais jusqu’à trahir mon drapeau pour dénoncer ce théâtre d’horreur que j’avais entrevu dans cette simple balade. Je préparai mon exil, ma conversion et, en attendant, continuai courageusement à donner le change, à faire comme si je participais encore activement au succès des politiques économiques de ce gouvernement impopulaire félon.
À l’occasion d’une rencontre diplomatique à l’étranger, je m’échappai. Je demandai l’asile politique auprès des autorités locales. Le pouvoir communiste, trop content de s’arborer une aussi belle proie – le ministre des finances de l’ennemi fasciste lui-même – m’accorda abri et protection sur le champ. Ma bobine s’imposa alors dans toute la presse, du monde communiste, du monde allié et de mon propre pays. On louangea mon engagement, on loua ma fidélité à mes idéaux, ma fermeté face à l’adversité, mon inflexibilité face à l’injustice. Dans le marasme de l'autoritarisme honni, j'incarnai définitivement le camp du bien et du bon.
Une chance, moins de trois mois plus tard, la capitale passait sous occupation communiste. Membre du parti depuis peu, je pus reprendre la même place dans le même bureau, dans le même bâtiment, dans la même capitale. J’obtins de pouvoir écouter les syndicalistes. Familier des politiques accommodantes et des politiques d’austérité, j’étais la bonne personne pour appliquer les décisions du nouveau régime. À coup de planche à billet, de crédit, de défauts partiels, d’effets levier, d’investissements croisés, de mises en bourse, de manipulation des indicateurs officiels, de spéculation sur les dérivés, j’arriverais bien à faire triompher la révolution prolétarienne, à faire le bon et le beau. À tout hasard, pour être sûr de pouvoir continuer à lutter pour la veuve et l'orphelin, je me rapprochai des industriels et des financiers du monde libre.
Pourtant, un jour, alors que d’habitude je passais mes journées dans mes bureaux à dessiner des plans d’investissement, à pérenniser les finances des projets – parfois belliqueux, il faut le reconnaître – du régime, je me pris à flâner un moment dans les rues de la capitale. Dessillé par l’état des infrastructures, par la mine défaite des passants, par la misère qui exsudait des venelles, je fus ébranlé dans mes convictions. À ce moment-là, le pays avait envahi la moitié du continent pour garantir ses intérêt vitaux. Pour pouvoir obéir à nos impératifs moraux, nous avions muselé toute opposition. La résistance devait se cantonner aux friches interstitielles pour échapper à une répression impitoyable. Je passerais les frontières, irais dans ces pays récemment libérés de notre joug par les alliés. J’irais jusqu’à trahir mon drapeau pour dénoncer ce théâtre d’horreur que j’avais entrevu dans cette simple balade. Je préparai mon exil, ma conversion et, en attendant, continuai courageusement à donner le change, à faire comme si je participais encore activement au succès des politiques économiques de ce gouvernement impopulaire félon.
À l’occasion d’une rencontre diplomatique à l’étranger, je m’échappai. Je demandai l’asile politique auprès des autorités locales. Le pouvoir communiste, trop content de s’arborer une aussi belle proie – le ministre des finances de l’ennemi fasciste lui-même – m’accorda abri et protection sur le champ. Ma bobine s’imposa alors dans toute la presse, du monde communiste, du monde allié et de mon propre pays. On louangea mon engagement, on loua ma fidélité à mes idéaux, ma fermeté face à l’adversité, mon inflexibilité face à l’injustice. Dans le marasme de l'autoritarisme honni, j'incarnai définitivement le camp du bien et du bon.
Une chance, moins de trois mois plus tard, la capitale passait sous occupation communiste. Membre du parti depuis peu, je pus reprendre la même place dans le même bureau, dans le même bâtiment, dans la même capitale. J’obtins de pouvoir écouter les syndicalistes. Familier des politiques accommodantes et des politiques d’austérité, j’étais la bonne personne pour appliquer les décisions du nouveau régime. À coup de planche à billet, de crédit, de défauts partiels, d’effets levier, d’investissements croisés, de mises en bourse, de manipulation des indicateurs officiels, de spéculation sur les dérivés, j’arriverais bien à faire triompher la révolution prolétarienne, à faire le bon et le beau. À tout hasard, pour être sûr de pouvoir continuer à lutter pour la veuve et l'orphelin, je me rapprochai des industriels et des financiers du monde libre.
