lundi 24 juillet 2017

Puissance et pouvoir

Moi je veux bien, tout ce qu'on dit et ce qu'on ne prend même pas la peine de dire
mais une petite voix me dit que nous sommes adaptés à ce que nous sommes.
On ne peut empêcher la vie de grandir, de croître, d'échanger avec le monde et de se reproduire dans un espoir inconscient d'espèce à augmenter l'information dans la génération qui vient. Un vivant, ça tient de la place, ça dérange, ça veut, ça lutte. Avec ou sans violence - la question de la violence est secondaire du point de vue qui m'occupe.
Pour théoriser la chose, je dirais que l'histoire du monde peut se résumer à la tension entre le pouvoir et la puissance.
Le pouvoir est la maîtrise de l'autre, la puissance est la capacité à devenir.
Au départ une même pulsion de vie, une même aspiration à devenir, une même transformation,
mais dans le pouvoir la pulsion de vie se multiplie à l'infini et ronge le social - c'est-à-dire l'organisme-même qui est le siège de la vie
dans la puissance, la vie devient, invente l'improbable, titube, se trompe avec confiance, elle désire, prend, donne. La vie est là où on ne l'attend pas.

Le pouvoir est un bilan comptable, une image fidèle, une représentation, une police, une gestion, un corps ployé, un corps terré. Le pouvoir est le cancer de la puissance; il en est la dégénérescence consubstantielle, il en est l'impossible - ou plutôt, il est le totem de cet impossible érigé en dieu, il est le règne, la figure crainte, le comme-il-faut. La puissance est jeu d'image, le pouvoir est images en jeux. La puissance n'est pas moins égoïste, pas même moins égocentrique que le pouvoir. Elle est libre, sans arrière pensée, gourmande. Elle est une rivière qui ne souffre aucune rive.

La petite voix me dit bien que pouvoir et puissance n'organisent pas des groupes ennemis mais des moments, des rencontres.
Le pouvoir, c'est amener l'autre où il ne veut pas aller. La puissance, c'est planter des arbres pour conjurer le chagrin.

La crise contemporaine n'est pas une crise de pouvoir - le pouvoir a toujours gangrené la puissance en métastases - c'est une crise d'absence de puissance. L'industrie et le capital ont rendu l'acte impuissant; la gestion de l'achat et de la production, la gestion du corps politique et des affects ont rendu le temps impuissant.

Souffle

Le temps d'un souffle, celui des chercheurs d'or,
celui de la première fois, celui des suivantes,
le temps de se retourner avant d'impressionner le jeune homme que l'on fut,
temps d'une maladie, d'une souffrance, temps d'une passion, temps d'une terre brûlée,
temps puisé aux margelles de l'ennui ou de l'espoir,
temps long, temps court, temps haletant,

donnez-moi encore ce temps - non que je me plaigne, non que je n'en ai eu
mais il m'en faut encore, il me faut encore ce souffle,
celui des athlètes, de l'inspiration, de l'audace,
le souffle aussi du soupir, de la sève, du printemps,
le souffle au cœur, la fatigue,
juste encore un peu de temps avant de m'en lasser

c'est que les miroirs ne sont pas tendres pour qui n'a pas suivi le grand chemin,
le chemin de l'objectif,
faute d'objectif le kaléidoscope ne trouve rien à refléter,
enfin,
presque rien,

juste le temps,
le temps d'un souffle.

L'Histoire

À un moment, à un lieu, le temps fut compté.
Les hommes et les femmes qui jusque là partageaient leurs destinées, leurs coins de feu, leurs chemises ou leurs rutabagas comptèrent
sans fin
Au lieu de pratiquer le partage des biens et des ressources, on décida qu'on adorerait le totem du partage,
sous la forme d'un Dieu généreux ou cruel,
sous la forme d'un État militaire ou libéral,
on oublia cette sève commune, cette charpente qui furent nôtres,
mais on fit de belles icônes, émouvantes, troublantes,
tapissées d'or et de sang,
sans trêve, alors que quelques uns accaparaient ce qui avait été à nous,
le Dieu souriant, le Dieu amour se faisait l'écho anémié à la fraternité d’antan.

Puis, à force de pillage, les ressources se firent rares.
Les anciens fraternels devaient travailler dur, se tuer à la tâche - ce qui rendait leur labeur insignifiant, méprisable.
Le Dieu amour se mua alors peu à peu en Dieu féroce, en Dieu impitoyable,
L'État bienveillant se transforma en puissance absolue, invincible et inaccessible.
Le sourire de l'idole qui rappelait la fraternité d'antan se fit rictus, puis grimace,
jusqu'au sang.
Le monde s'emplit alors de gens qui avaient raison sur les décombres du sourire du totem rappelant la fraternité.
Il n'y avait plus de fraternité. Sa figure approximative elle-même avait été enterrée. Il ne restait que la raison.

La raison du plus fort qui, comme il avait raison, devenait de plus en plus fort et avait de plus en plus raison.
Tellement raison que les fraternels furent réduits en esclavage, les enfants durent apprendre la servilité, les femmes la soumission,
tous partagèrent, comme à la veille de l'histoire, une commune pauvreté
sans pourtant rien partager entre eux.

Ceci nous promet d'autres idoles, d'autres totems sur les décombres de la fraternité.
Mais c'est une autre histoire.
Gageons qu'elle connaîtra, elle aussi, son élégance, ses élans et ses misères.

Espace

Entre deux mots, entre deux souffles, j'ai rajouté une espace,
Un petit espace, comme une respiration,
J'y ai mis des dimensions, une infinité de dimensions,

Une pour cet enfant blessé, entre rage et impuissance, tellement seul qu'il n'imagine pas le monde derrière la porte,
Une pour ces yeux verts, si sensibles à la lumière, aux reflets, à ces yeux déjà partis, déjà ailleurs,
Une pour ces yeux bleus, ces bras qui chérissent, cette course lente, chaotique, entre deux portes, entre deux caisses,
Une pour ces yeux noirs, ces mains qui aident, qui accompagnent, ce rire-défi à la platitude du monde,
Une pour ces yeux bruns, déjà partis loin de leurs oliviers, pas encore arrivés aux hêtres,

Une pour les âmes en peine,
Une pour les amours perdues, celles auxquelles on a cru et les autres, celles qui devaient passer,
Une pour les plumes qui se fraient le chemin à travers l'édredon,
Une pour cet homme mûr, un peu chagrin, un peu triste de ce qu'il n'a pas fait, un peu orphelin de ce qu'il a fait,
Une pour cette soif, cette physique, cette dimensionnalité de la quête,
Une pour la folie, une pour le temps, une pour la solitude,

Puis j'ai mis des interactions entre les mondes de mon espace,
Les interactions fortes d'abord, celles dont la disparition est mortelle,
Deux êtres, un regard, un moment, un simple moment et le sort en est scellé,
Les interactions faibles ensuite, celles des âmes perdues, celles de ceux qui ne comptent pas sur l'éternité,

J'ai vu alors ce monde vaciller et
devenir.

Ce n'était plus un espace, c'était mon monde.

Flagrances

L'instant passe mais le moment reflète un monde, il y fait écho, il en fait écot. C'est bien ces momentanés que j'ai voulu prendre ... dérisoire ambition de réduire le moment à l'instant. De cette distorsion, il ne reste qu'un parfum subtil. Celui du temps.