dimanche 9 février 2020

De l'esprit de l'esprit des lois

J'entends à l'instant un commentaire d'un politologue communiste sur l'individualisme des consommacteur (qu'il qualifie d'impasse) qu'il oppose à l'organisation collective sur la production (qu'il valorise comme processus révolutionnaire).

Sans me prononcer sur le propos en question, cette dichotomie m'inspire une réflexion: un même agent économique (boulanger patron ou boulanger ouvrier, par exemple, pour faire simple) a des intérêts économiques divergents selon qu'il se considère du point de vue individuel (les cotisations ou les impôts sont des charges qu'il faut minimiser) ou collectif (les cotisations ou les impôts sont des prestations qui profitent à l'ensemble de la société).

Cette vision économiste un peu étroite permet de voir autrement la question individu vs collectif et d'éviter une vision morale des choses (le parti, c'est bien, l'action collective, c'est bien et l'individu, c'est mal). C'est le même boulanger qui peut avoir une vision individualiste ou collectiviste des choses. Ces manières de voir ne sont ni bonnes, ni mauvaises, ni vertueuses, ni vicieuses. Elles ne sont ni vraies, ni fausses, elles correspondent à une prise de parti, à un engagement dans le monde. Soit on voit le collectif comme une force, comme un appui, comme une source de droit pour l'individu (l'ensemble des boulangers s'acquittant des mêmes cotisations et des mêmes impôts, ces sommes sont répercutées sur les prix par l'ensemble des agents économiques en concurrence sans poser de problème puisque la pression est la même pour tout le monde); soit on voit le collectif comme une charge pour l'individu (mes impôts, mes cotisations me coûtent, je dois les financer, de plus ou moins bon gré, par générosité ou par obligation).

Les visions collectives et individualistes s'alignent, par contre, au-delà de l'ethos discutable de la geste collective ou du sacrifice du héros pour le groupe, dans le Zeitgeist, dans l'idiosyncrasie propre à un moment, à un être. Et ouvrent un choix peut-être plus autorisé. Il ne s'agit alors, dans cette perspective, pas tant d'être du côté du bien, du choix bon et vertueux que de définir un collectif humain soit comme un faix pour l'individu, soit comme une force et ce sans tomber dans la geste héroïque révolutionnaire sublime. De ce point de vue, les cotisations ne sont plus des cotisations, ce sont des productions collectives dont l'individu n'est qu'un intermédiaire, une surface de calcul; l'individu lui-même, avec son salaire, ses droits sociaux et ses droits tout court, n'est plus une charge pour le collectif mais un de ses fondements. De la même façon, un collectif n'est pas une charge pour une individu mais une source de droit dans cette optique.

On notera que, entre les deux options économiques, il y a l'idée, peut-être exotique mais qui correspond à la thèse de Harribey, selon laquelle ce qui coûte à tous ne coûte à personne. Les frais universels sont répercutés sur les prix sans que cela ne coûte au producteur (employé ou employeur).

D'où la question, purement économique dans cette réflexion - et dans cette réflexion seulement - de savoir si ce qui bénéficie à tous peut être qualifié de coût ou, pour le dire plus platement, si se plaindre des cotisations, des droits sociaux, des échelles barémiques ou des impôts a un sens. Ce qui peut en avoir, par contre, dans cette vision collective, c'est la justice, l'équité des contributions. Si certains paient et pas d'autres, si l'universalité de la contribution n'est pas de mise, alors ceux qui sont exemptés font payer leurs privilèges à ceux qui ne sont pas exemptés soit en emportant les marchés en profitant de leurs aides indirectes, soit en accumulant davantage de profit que leurs compétiteurs non exemptés. Quoi qu'il en soit, on peut alors parler de véritable coût relatif pour ces derniers.

En suivant mon raisonnement, l'universalité du droit devient alors une condition du point de vue collectif et, à l'inverse, le passe-droit, le privilège, l'exception en signe l'arrêt de mort.

Si je prolonge encore ma petite réflexion en roue libre: le droit dans son universalité est condition de la possibilité de penser la création de richesse dans sa dimension collective.

Un point de vue qui, considéré par l'économique, ne manque peut-être pas de pertinence. Tous les employeurs ont intérêt à faire baisser cotisations et salaires s'ils voient les choses d'un point de vue individuel (une plus grande partie de la valeur ajoutée pourra être consacrée à leur propre rémunération) mais, par le truchement de la concurrence, si les salaires baissent, les prix vont baisser et leur bénéfice fondra comme neige au soleil. D'autre part, d'un point de vue collectif, les entrepreneurs ont intérêt à ce que les marchés soient solvabilisés ... par les salaires. Du point de vue de l'employeur individuel, il faudrait que tous les salaires des concurrents augmentent pendant que ceux de sa boîte baissent, ce qui est juste impossible. Le point de vue collectif autour du droit et de l'universalité permet de solvabiliser les marchés, c'est-à-dire, in fine, de construire les conditions d'une production, d'une prospérité générale.

Montesquieu plus productif que Hayek, étonnant, non?

dimanche 12 janvier 2020

Compte de Noël




Le strass des strates m’embrume, vaporeux. Je sais bien que je dois y passer. Oh, j’y répugne, bien sûr, comme tous ici. Les règles sont impitoyables. Ce n’est pas que je le sais de manière consciente, c’est que je le sens. La vérité exsude de tous les pores de cet endroit. Le bleu dispute ses franges au blanc alors que nous nous alignons devant le bureau. Les sentences s’empilent. J’attends pour y passer, pour voir mon destin sceller. Il en va de l’éternité. Je me souviens bien de deux ou trois regrets, il me revient quelques actions peu louables mais le jugement ne se jouera pas là-dessus. Il se jouera sur ce que j’ai vraiment raté, ce à côté de quoi je suis véritablement passé. Certains carrefour de la vie ne donnent pas droit à l’erreur.

Elle s’appelait Micha. C’était une étrangère. Nous étions aux études. Nous nous sommes rencontrés dans le chaudron de l’émulation de ces vertes années. Nous avons flirté. Nous nous sommes aimés. Elle est partie, disparue, d’un coup, sous le poids du devoir. Elle devait terminer son cursus à Moscou, je devais achever le mien à Paris. L’Europe entière nous séparait, nous narguait. Trois mois après son départ, comme la blessure de son absence refusait de cicatriser, je reçus sa missive moscovite. Elle me disait son quotidien ; elle me partageait mon absence cicatricielle et, à mots couverts, m’implorait de la rejoindre.

Je crois que c’est ça que j’ai raté dans ma vie. S’il y a une seule chose dont il faille se repentir, c’est celle-là. Je ne dis pas que j’ai l’esprit blanc comme neige. Je suis sûr, par contre, que ce regret-là serait le seul à me pousser à revenir, à changer les choses, à modifier mon comportement. Je n’aurais pas dû laisser cette lettre sans réponse, je n’aurais pas dû faire mourir cet amour, me faire croire que je n’éprouvais rien. Je n’ai jamais répondu à cette lettre enflammée. Je me souviens de chacun de ses mots, de la moindre de ses virgules. Je l’ai laissée sans réponse. Ah, le confort des quais de Seine, du Quartier Latin, de mes petites habitudes, de mon destin social tout tracé. J’ai sacrifié l’essentiel – cet amour juvénile, tout en pureté et en maladresse – pour l’accessoire – un destin social, un nom, un confort obscène.

Dans la queue patiente, j’attends mon tour en retournant toutes ces pensées dans ma tête. Tout à coup, j’entends comme une voix intérieure. Elle me tente, elle me propose, elle m’interpelle. Elle me suggère de revenir, d’en reprendre, de rempiler. Quelque chose en moi dit oui, désespérément, quelque chose en moi s’y refuse. D’un coup, pourtant, je sens comme un déclic, comme un interrupteur intérieur qui s’enclenche.

Je disparais, j’apparais. Me voilà pressé, un peu à l’étroit. Tout est eau. Je flotte, je me laisse aller. Je suis bercé dans une lumière sépulcrale. Les voix, la vie, le bruit ne me parviennent que ouatés, amortis. Je sais – mais comment le sais-je ? - que toute mémoire est vouée à s’abolir, je sais que je dois fixer les éléments épars de ma mémoire avant qu’ils ne sombrent. Je m’y attache, je récapitule. La vie d’autrefois, les études, la lettre, les circonstances mêmes de ma disparition – était-ce le scandale d’un accident fauchant un être à l’aube de ses promesses, était-ce les derniers soupirs d’un cacochyme chenu – commencent à m’échapper. Le flou envahit tout. Mes mots, mes maladies, mes cicatrices, mon interstitiel, mes souvenirs, mes rages, mes peines, tout s’amenuise impitoyablement. Je sais encore, instinctivement, ce qui m’attend. Je croîs encore, je pousse les parois. Je vis, raccordé à ce tuyau vif. Je baigne dans cette chaleur de l’oubli.

Je fixe encore, m’échine à conjurer la disparition. Je lutte contre le courant avant que tout ne sombre. Je sais que tout va sombrer. C’est le prix, c’est l’écot. De plus en plus serré, j’agrippe vainement ma mémoire évanescente. Je suis condamné, à vivre, à recommencer peut-être.

Viennent la lumière, la douleur et ce souffle glacé sur mes poumons. Je crie, je hurle alors que fondent les derniers fragments de qui j’étais. Je respire alors qu’expirent ces passés maintenant sans regret. Je nais, je ...