dimanche 12 janvier 2020

Compte de Noël




Le strass des strates m’embrume, vaporeux. Je sais bien que je dois y passer. Oh, j’y répugne, bien sûr, comme tous ici. Les règles sont impitoyables. Ce n’est pas que je le sais de manière consciente, c’est que je le sens. La vérité exsude de tous les pores de cet endroit. Le bleu dispute ses franges au blanc alors que nous nous alignons devant le bureau. Les sentences s’empilent. J’attends pour y passer, pour voir mon destin sceller. Il en va de l’éternité. Je me souviens bien de deux ou trois regrets, il me revient quelques actions peu louables mais le jugement ne se jouera pas là-dessus. Il se jouera sur ce que j’ai vraiment raté, ce à côté de quoi je suis véritablement passé. Certains carrefour de la vie ne donnent pas droit à l’erreur.

Elle s’appelait Micha. C’était une étrangère. Nous étions aux études. Nous nous sommes rencontrés dans le chaudron de l’émulation de ces vertes années. Nous avons flirté. Nous nous sommes aimés. Elle est partie, disparue, d’un coup, sous le poids du devoir. Elle devait terminer son cursus à Moscou, je devais achever le mien à Paris. L’Europe entière nous séparait, nous narguait. Trois mois après son départ, comme la blessure de son absence refusait de cicatriser, je reçus sa missive moscovite. Elle me disait son quotidien ; elle me partageait mon absence cicatricielle et, à mots couverts, m’implorait de la rejoindre.

Je crois que c’est ça que j’ai raté dans ma vie. S’il y a une seule chose dont il faille se repentir, c’est celle-là. Je ne dis pas que j’ai l’esprit blanc comme neige. Je suis sûr, par contre, que ce regret-là serait le seul à me pousser à revenir, à changer les choses, à modifier mon comportement. Je n’aurais pas dû laisser cette lettre sans réponse, je n’aurais pas dû faire mourir cet amour, me faire croire que je n’éprouvais rien. Je n’ai jamais répondu à cette lettre enflammée. Je me souviens de chacun de ses mots, de la moindre de ses virgules. Je l’ai laissée sans réponse. Ah, le confort des quais de Seine, du Quartier Latin, de mes petites habitudes, de mon destin social tout tracé. J’ai sacrifié l’essentiel – cet amour juvénile, tout en pureté et en maladresse – pour l’accessoire – un destin social, un nom, un confort obscène.

Dans la queue patiente, j’attends mon tour en retournant toutes ces pensées dans ma tête. Tout à coup, j’entends comme une voix intérieure. Elle me tente, elle me propose, elle m’interpelle. Elle me suggère de revenir, d’en reprendre, de rempiler. Quelque chose en moi dit oui, désespérément, quelque chose en moi s’y refuse. D’un coup, pourtant, je sens comme un déclic, comme un interrupteur intérieur qui s’enclenche.

Je disparais, j’apparais. Me voilà pressé, un peu à l’étroit. Tout est eau. Je flotte, je me laisse aller. Je suis bercé dans une lumière sépulcrale. Les voix, la vie, le bruit ne me parviennent que ouatés, amortis. Je sais – mais comment le sais-je ? - que toute mémoire est vouée à s’abolir, je sais que je dois fixer les éléments épars de ma mémoire avant qu’ils ne sombrent. Je m’y attache, je récapitule. La vie d’autrefois, les études, la lettre, les circonstances mêmes de ma disparition – était-ce le scandale d’un accident fauchant un être à l’aube de ses promesses, était-ce les derniers soupirs d’un cacochyme chenu – commencent à m’échapper. Le flou envahit tout. Mes mots, mes maladies, mes cicatrices, mon interstitiel, mes souvenirs, mes rages, mes peines, tout s’amenuise impitoyablement. Je sais encore, instinctivement, ce qui m’attend. Je croîs encore, je pousse les parois. Je vis, raccordé à ce tuyau vif. Je baigne dans cette chaleur de l’oubli.

Je fixe encore, m’échine à conjurer la disparition. Je lutte contre le courant avant que tout ne sombre. Je sais que tout va sombrer. C’est le prix, c’est l’écot. De plus en plus serré, j’agrippe vainement ma mémoire évanescente. Je suis condamné, à vivre, à recommencer peut-être.

Viennent la lumière, la douleur et ce souffle glacé sur mes poumons. Je crie, je hurle alors que fondent les derniers fragments de qui j’étais. Je respire alors qu’expirent ces passés maintenant sans regret. Je nais, je ...