Bon, vous tenez tout le monde en joue. Bravo. Ils sont tous terrorisés, c’est un succès. Vous allez pouvoir procéder méthodiquement, nous abattre un par un. Tenez, voyons comment vous vous y prenez. Non, vous ne tenez pas bien votre arme, quand vous tirerez, le recul vous fera viser à côté de la cible. Voilà, oui, comme ça, c’est déjà beaucoup mieux. Puis, cessez de trembler, vous allez nous faire un travail de cochon. Abattre, se sacrifier, tuer, ce ne sont pas des choses qu’un quelconque improvise, ce sont des arts qui se travaillent. Moi-même, je peux me vanter d’y avoir excellé.
Je veux dire – oui, comme cela, une respiration plus posée, vous suerez moins et vous serez plus précis au moment décisif – que la camarde, ça me connaît. Notez que je n’ai jamais voulu l’éviter, je ne l’ai jamais fuie. Au contraire. Elle n’a jamais voulu de moi, plutôt. En fait, si votre numéro pitoyable tétanise tous ces pauvres gens, moi, il me rassure. Vous amenez un terme à cette existence terne que je traîne depuis un nombre incalculable d’années, de mois. Vous savez, quand je dis un nombre incalculable d’années, de mois, ce n’est pas une figure de style. J’ai vraiment perdu le compte : c’est que les mois semblent des années, les années des siècles, les secondes des minutes. Le temps est long à passer quand il n’a comme saveur que l’amertume de l’attente. Voyez, ma vie, je n’y tiens vraiment pas plus que ça : vous souhaitez me l’ôter, je vous l’offre. Sans arrière pensée, notez-le bien. Je ne cherche pas à bonifier mon karma, à gagner le paradis par une certaine abnégation. Non. Je vous l’offre vraiment cette vie que je porte comme une croix depuis trop longtemps. Et gardez la monnaie. Vous, je veux dire vous les vivants, vous échafaudez des projets, vous fondez des familles, vous nourrissez des ambitions professionnelles, vous aimez, vous rencontrez, vous pouvez. Moi, je ne fais rien de tout cela. Au mieux, je vous regarde agir, de loin, comme un vache assiste au passage du train en ruminant. J’applaudis les artistes, j’apprécie la performance, je pleure à l’exploit, j’assiste, je mate, je vois, assis sur la chaise du temps. Ah, je dois dire, vous en faites de belles choses. On y croit souvent. Par exemple, ici, c’est une très belle mise en scène avec sens du dramatique et tout et tout. Colère, désespoir, rage, quelque chose qui ressemble à une foi fanatique – mais l’excès nuit en tout, voyez-vous, et, à force de gonfler ses petits biscoteaux eh bien, la mise en scène sombre dans l’insignifiant comme on dit – on ne demande qu'à y croire, pourtant. Dramaturgie, commentaire lapidaire, sacrifice au nom d’une cause grandiose dont les archéologues du futur peineront à comprendre les tenants et les aboutissants. Dans dix mille ans, on en sera sans doute à débattre pour savoir si nous adorions une déesse mère, une déité unique, un principe métaphysique ou l’ici et maintenant. Peut-être vous-mêmes n’en savez rien, probablement, vos mentors s’en battent-ils les yeux avec énergie. Pourtant, à l’heure d’inscrire son nom dans l’histoire en lettres rouge sang, ce genre de détail peut avoir son importance.
Oui, vous avez raison, ces gueux font montre d’une de ces audaces, d’une de ces outrecuidances. Quoi ? Vous défiez, vous qui tenez nos misérables existences au bout de votre viseur.
Ah, oui, sans doute, vos principes sont-ils infiniment supérieurs à tous ceux qui ont pu m’animer. Certainement. N’empêche que mon bavardage vous accroche, il vous interrompt, il vous questionne. Infiniment plus que les savantes études et que les vains bavardages médiatiques que votre acte ne manquera pas d’inspirer. Parce que mes conneries font écho à votre propre chemin – tout supérieur que vous soyez. Vous aussi, vous mettez votre vie en jeu, vous aussi – et vous pouvez bien évoquer ce que vous voulez pour le justifier – vous vous mettez en joue dans un geste de défi non à la mort mais à la vie. Vous aussi, au fond, faites déjà partie des morts. Vous n'avez pas non plus de ticket valide pour monter dans le train qui passe. C’est peut-être pour ça que vous avez du mal à m’abattre à bout portant, comme ça, à un pas. Je suis un miroir. Peut-être aussi que la légèreté de nos amis allongés, tremblants, apeurés, ne reflète-t-elle qu’une couardise trop habilement refoulée – bravo pour votre habilité à masquer votre peur, j’ai failli moi-même m’y laisser prendre. Pourtant, en matière de couardise, croyez-moi, j’en connais un rayon. Bref, je disais que, eux, les terrés, ils craignent pour leur misérable existence. Vous voyez, quand on est reconnu, attendu, quand on vous serre dans les bras, quand un gosse réclame votre histoire tous les soirs, ça vous ancre. Mais, vous comme moi, on est au-dessus – ou en dessous – de tout ça. On a déjà un pied de l’autre côté. On sait qu’on est là par erreur, que cette vie-ci est tellement merdique qu’elle ne peut être qu’une antichambre, un sas, une salle d’attente, un kit de préparation.
Bon, bon, si vous voulez m’insulter, ça m’est parfaitement égal, veuillez en prendre bonne note. Oui, commencez par moi. Ça fera bonne figure, puis vous vous serez débarrassé du seul élément susceptible de vous mettre en question, du seul grain de sable dans votre belle mécanique. Vous pourrez massacrer après, assouvir vos plus bas instincts au nom de – volupté suprême – d’un idéal insurpassable, d’une transcendance éternelle, d’une pureté politique, religieuse tellement supérieure aux vers de terre que nous sommes. D’ailleurs, c’est évident, votre boucherie sera récompensée dans les cieux et nous serons éternellement torturés pour avoir eu l’insigne honneur d’être sur la trajectoire de vos balles vengeresses.
Non, là, on y croit pas. Votre colère est excessive, on peut pas y croire. Ça n’a pas de sens de vous fâcher comme ça sur des anonymes dont le seul tort est de vous aider à gagner le paradis d’une façon certes assez sanglante mais, l’un dans l’autre, assez expéditive. Criminel, sadique, impitoyable, sociopathe, soyez tout ce que vous voulez mais restez cohérent sinon vous n’impressionnerez personne.
Mais je vous expliquais mes petites affaires – non que ma petite personne ait la moindre importance dans votre quête tellement plus importante mais pour vous situer le problème. Me taire ? Oh, non, si vous voulez me tuer, franchement, allez-y, vous me rendrez service plutôt, mais me taire, ça, non. Mourir bavard, oui, vivre muet, non. À mon âge, avec ma santé, on ne se refait pas.
Oui, je ne vous ai pas expliqué. Mais placez mieux votre revolver bon sang. L’aorte est plus à droite et un peu plus bas. Là, vous allez m’envoyer trois semaines à l’hôpital et ce sera un beau gâchis. Quel temps perdu ! Convoquer les médias, la maréchaussée, les autorités religieuses, politiques les plus éminentes pour pareil ratage, ça tient de la mauvaise plaisanterie, de la blague sinistre. Si vous croyez qu’une côte cassée, ça vous bombarde au paradis ou dans les livres d’histoire, vous faites peu de cas de la mémoire des hommes ou des dieux. Non, moi je dis, à attentat au rabais, récompense au rabais. Oui, voilà, c’est mieux. Mais en tremblant comme ça, vous n’arriverez à rien. Une manchette en page intérieure, « un forcené rate son coup », même les plus allumés, les groupes terroristes en perte de vitesse, en mal de notoriété répugneront à revendiquer votre truc. Oui, je sais, il s’en trouve toujours pour gratter les fonds de tiroir, pour récupérer les pièces jaunes, mais croyez-moi, si vous visez la division locale amateur continuez à écumer, à trembler de rage ou de peur, à vociférer bêtement, vous terminerez aux chiens écrasés.
Quant à moi, vous permettez que je parle de moi en attendant les pages intérieures ?, je souffre tout simplement d’une maladie incurable. Oh, je ne souffre pas le martyr, non. Rien d’impressionnant, rien d’effrayant. Pas même de quoi lever la compassion de mes contemporains. Je suis fatigué, malade, je fais des malaises. Quasiment en permanence. Rien qui éveille les larmes, pas de souffrance atroce. Pas la gloire effarante du cancer, pas le mystère du sida, rien à voir avec la brutalité d’une crise cardiaque ou d’une attaque. Non, non. Moi, c’est juste une fatigue permanente, des malaises qui vont, qui viennent, qui me réduisent à l’état de ruminant. Comme vous. Alors que les autres dansent, qu’ils draguent, qu’ils boivent, qu’ils rencontrent, qu’ils peuvent, qu’ils touchent, qu’ils lisent, qu’ils émeuvent, qu’ils embrassent, qu’ils aiment, qu’ils font, qu’ils bricolent, qu’ils séduisent, qu’ils convainquent, qu’ils risquent, qu’ils gagnent, qu’ils perdent – oui, même qu’ils perdent, comme ça doit être bon de perdre, même de perdre – qu’ils osent, qu’ils louvoient, qu’ils évitent, qu’ils regardent, qu’ils se battent, qu’ils en bavent, qu’ils résolvent, qu’ils posent problème, qu’ils dérangent, nous, nous ruminons. Là, à côté, juste à portée de leur rail. Nous les regardons prendre rendez-vous, nous les regardons vouloir, essayer, rater ou réussir, nous les regardons vibrer. Nous sommes témoins, passifs et impuissants, de leur façon, plus ou moins adroite, plus ou moins pertinente, plus ou moins sincère, de mordre la vie, de s’en saisir. Alors, évidemment, de là où nous sommes, toi comme moi – oui, tu as raison, quand on parle de vie et de mort, c’est aussi bien de se tutoyer, quoi qu’en disent les manchettes, l’Histoire et l’ensemble des panthéons présents, passés ou à venir – nous jugeons juchés sur nos principes tellement supérieurs. Oui, je suis d’accord, c’est bon d’être supérieurs. Oui, nous sommes le bien, nous sommes le pur, nous ne nous salissons pas les mains dans la fange de l’existence – quel que soit le nom que tu lui donnes, d’ailleurs, peu importe – c’est nous, les ruminants qui digérons la formidable matière vivante que, eux, les engagés, ceux qui tiennent à la vie comme le ténia tient à l’intestin, les apeurés, ceux qui ont tout à perdre, les compteurs, les comptables, les moules accrochés à leur pitoyable existence comme des huîtres à leur rocher – oui, nous nous tenons soigneusement hors de portée des marées, nous dominons, nous toisons, nous transformons cette formidable vie en la mâchonnant sans trêve en paquet de merde, en énorme paquet de merde. Au fond, ça n’a pas de sens que tu tues ces vivants, ils ne sont pas à ta hauteur, ils ne te méritent pas. Moi, je digère aussi, moi, j’assiste au spectacle, de loin, assis sur un siège que j’ai aménagé confortablement. Oui, bien sûr, tes principes sont certainement infiniment, indiscutablement supérieurs aux miens : tu as mieux aménagé le confort de ton siège de spectacle, j’en suis convaincu. Tu rumines mieux, tu transformes plus de vie en plus de merde. Je n’envisage même pas de comparer.
Tue-moi, plutôt, pour te montrer à la hauteur de ta domination, de ta supériorité si manifestement manifeste. Me taire ?, encore ?, ça, non, je ne crois pas que ce soit possible. Le verbe fait partie de ma rumination, c’est ma façon à moi de transformer l’événement qui se passe là, au loin, dans le monde des vivants, en merde. C’est ma digestion à moi, et ça descend, ça remonte, ça remâche, ça redescend puis ça remonte dans un prurit de logorrhée récurrent. Un bonheur, puis on a le temps d’en profiter. Voilà, plus bas le canon, tu vas nous saloper ce travail. Ah, mais c’est un monde, ça ! On ne vous apprend donc pas à tuer proprement dans vos barbouzeries d’allumés ? Oui, tu la salueras d’ailleurs tout à l’heure puisque nous allons la rejoindre si tu as le cran d’aller jusqu’au bout. Autant pour madame, donc.
Bon, ils sont tous à terre, blancs. Il n’y a plus que toi et moi. On ne les entend même plus respirer. Ils se sont fondus dans le décor. C’est bien leur tour, après tout. Au fond, on a gagné – ou on a perdu, c’est selon qu’on aime le cambouis ou pas – on a quitté la prairie où nous broutions, juges suprêmes, on est montés dans le train. Plus que toi et moi. Non, de nouveau, c’est n’importe quoi, le canon placé là, tu n’obtiendra rien. Du sang, oui, mais la ronce aussi fait saigner, elle ne monte pas dans le train pour la cause. Elle broute aussi la ronce puis elle ne dit rien, elle ne digère rien, elle, elle ne transforme même pas l’air du temps en merde. Non, non, vise proprement. Moi, j’aurai la paix. Finies les fêtes auxquelles je ne peux pas me rendre, finies les histoires d’amour que je ne peux vivre faute d’avoir la force de tenir debout – puis, qui voudrait d’un machin qui titube sans alcool, qui délire sans ivresse, qui cultive une impuissance inépuisable, qui attend la fin du temps ? – finies les rencontres imaginaires, finis les amis que je n’ai pas, finis les défis professionnels inexistants, finie la famille que je ne pourrai avoir, finie la vie que je n’aurai jamais eue.
Non, là, je vais te montrer. Il faut lever la sécurité comme ça. Ah, mais on ne vous apprend vraiment rien là-bas ? C'est bien la peine de faire les guignols e pyjama à la télé. Bon donne-moi ça, je vais le faire. Pff, même quand il s’agit de tout buter, de tout faire exploser, de tout casser pour monter dans le train, tu es infoutu de le faire. Ah, mais il faut vraiment tout faire soi-même. Même rater ta vie, tu n’auras pas été foutu de le faire.
(…)
Voilà, je l’ai maîtrisé. Ah, madame s'occupe de l'arme. Vous semblez vous y connaître. Nous voilà hors de danger, du coup.
Ne me regardez pas comme ça, c’est facile de miser quand on n'a rien à perdre. Reprenez votre souffle, profitez de l’air, de la lumière, de la présence. Vous êtes vivants, vous. Les policiers arrivent, on les entend, on voit l’intermittence bleutée des hommes d’armes. Je crois que vous êtes tirés d’affaire. Moi ? Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas vous déranger, je regagne ma prairie, je vais continuer à brouter, sans déranger. On m'a bien dit de ne pas monter à bord. Je vais continuer à être le témoin impuissant de votre bonheur, de vos malheurs, je vais continuer de voir la vie à travers des images, à travers vos gestes, je continuerai à interpréter la réalité à travers un théâtre d’ombres. Moi, j’aurais tellement voulu, enfin, ça m’aurait tellement arrangé que cet abruti réussisse son coup. Alors, si, le temps d’un bonheur, le temps d’un malheur vous pouviez penser à moi, désespérément seul dans ma prairie, qui assiste, impuissant, de loin, au spectacle de vos existences. Si vous pouviez, l’espace d’un petit instant dans votre monde de vivant évoquer mon sacrifice, alors que, moi, je rumine. J’aurais tellement aimé quitter la scène. Pour le coup, vos vies de contradictions, de courage, de veulerie, de foi, de doute, d’engagement, de fuite m’en auront coûté. Merde, j’ai en repris pour des années, d’innombrables années longues comme des siècles. Si au moins les policiers pouvaient … mais non, ils sont surentraînés, ils ont tout vu, ils ont accès aux caméras. Si même les forces de l’ordre me refusent une bavure alors il ne me reste qu’à ruminer, qu’à ruminer sans fin.
