jeudi 27 décembre 2018

Sacrifier sa mort


Bon, vous tenez tout le monde en joue. Bravo. Ils sont tous terrorisés, c’est un succès. Vous allez pouvoir procéder méthodiquement, nous abattre un par un. Tenez, voyons comment vous vous y prenez. Non, vous ne tenez pas bien votre arme, quand vous tirerez, le recul vous fera viser à côté de la cible. Voilà, oui, comme ça, c’est déjà beaucoup mieux. Puis, cessez de trembler, vous allez nous faire un travail de cochon. Abattre, se sacrifier, tuer, ce ne sont pas des choses qu’un quelconque improvise, ce sont des arts qui se travaillent. Moi-même, je peux me vanter d’y avoir excellé.

Je veux dire – oui, comme cela, une respiration plus posée, vous suerez moins et vous serez plus précis au moment décisif – que la camarde, ça me connaît. Notez que je n’ai jamais voulu l’éviter, je ne l’ai jamais fuie. Au contraire. Elle n’a jamais voulu de moi, plutôt. En fait, si votre numéro pitoyable tétanise tous ces pauvres gens, moi, il me rassure. Vous amenez un terme à cette existence terne que je traîne depuis un nombre incalculable d’années, de mois. Vous savez, quand je dis un nombre incalculable d’années, de mois, ce n’est pas une figure de style. J’ai vraiment perdu le compte : c’est que les mois semblent des années, les années des siècles, les secondes des minutes. Le temps est long à passer quand il n’a comme saveur que l’amertume de l’attente. Voyez, ma vie, je n’y tiens vraiment pas plus que ça : vous souhaitez me l’ôter, je vous l’offre. Sans arrière pensée, notez-le bien. Je ne cherche pas à bonifier mon karma, à gagner le paradis par une certaine abnégation. Non. Je vous l’offre vraiment cette vie que je porte comme une croix depuis trop longtemps. Et gardez la monnaie. Vous, je veux dire vous les vivants, vous échafaudez des projets, vous fondez des familles, vous nourrissez des ambitions professionnelles, vous aimez, vous rencontrez, vous pouvez. Moi, je ne fais rien de tout cela. Au mieux, je vous regarde agir, de loin, comme un vache assiste au passage du train en ruminant. J’applaudis les artistes, j’apprécie la performance, je pleure à l’exploit, j’assiste, je mate, je vois, assis sur la chaise du temps. Ah, je dois dire, vous en faites de belles choses. On y croit souvent. Par exemple, ici, c’est une très belle mise en scène avec sens du dramatique et tout et tout. Colère, désespoir, rage, quelque chose qui ressemble à une foi fanatique – mais l’excès nuit en tout, voyez-vous, et, à force de gonfler ses petits biscoteaux eh bien, la mise en scène sombre dans l’insignifiant comme on dit – on ne demande qu'à y croire, pourtant. Dramaturgie, commentaire lapidaire, sacrifice au nom d’une cause grandiose dont les archéologues du futur peineront à comprendre les tenants et les aboutissants. Dans dix mille ans, on en sera sans doute à débattre pour savoir si nous adorions une déesse mère, une déité unique, un principe métaphysique ou l’ici et maintenant. Peut-être vous-mêmes n’en savez rien, probablement, vos mentors s’en battent-ils les yeux avec énergie. Pourtant, à l’heure d’inscrire son nom dans l’histoire en lettres rouge sang, ce genre de détail peut avoir son importance.

Oui, vous avez raison, ces gueux font montre d’une de ces audaces, d’une de ces outrecuidances. Quoi ? Vous défiez, vous qui tenez nos misérables existences au bout de votre viseur.

Ah, oui, sans doute, vos principes sont-ils infiniment supérieurs à tous ceux qui ont pu m’animer. Certainement. N’empêche que mon bavardage vous accroche, il vous interrompt, il vous questionne. Infiniment plus que les savantes études et que les vains bavardages médiatiques que votre acte ne manquera pas d’inspirer. Parce que mes conneries font écho à votre propre chemin – tout supérieur que vous soyez. Vous aussi, vous mettez votre vie en jeu, vous aussi – et vous pouvez bien évoquer ce que vous voulez pour le justifier – vous vous mettez en joue dans un geste de défi non à la mort mais à la vie. Vous aussi, au fond, faites déjà partie des morts. Vous n'avez pas non plus de ticket valide pour monter dans le train qui passe. C’est peut-être pour ça que vous avez du mal à m’abattre à bout portant, comme ça, à un pas. Je suis un miroir. Peut-être aussi que la légèreté de nos amis allongés, tremblants, apeurés, ne reflète-t-elle qu’une couardise trop habilement refoulée – bravo pour votre habilité à masquer votre peur, j’ai failli moi-même m’y laisser prendre. Pourtant, en matière de couardise, croyez-moi, j’en connais un rayon. Bref, je disais que, eux, les terrés, ils craignent pour leur misérable existence. Vous voyez, quand on est reconnu, attendu, quand on vous serre dans les bras, quand un gosse réclame votre histoire tous les soirs, ça vous ancre. Mais, vous comme moi, on est au-dessus – ou en dessous – de tout ça. On a déjà un pied de l’autre côté. On sait qu’on est là par erreur, que cette vie-ci est tellement merdique qu’elle ne peut être qu’une antichambre, un sas, une salle d’attente, un kit de préparation.

Bon, bon, si vous voulez m’insulter, ça m’est parfaitement égal, veuillez en prendre bonne note. Oui, commencez par moi. Ça fera bonne figure, puis vous vous serez débarrassé du seul élément susceptible de vous mettre en question, du seul grain de sable dans votre belle mécanique. Vous pourrez massacrer après, assouvir vos plus bas instincts au nom de – volupté suprême – d’un idéal insurpassable, d’une transcendance éternelle, d’une pureté politique, religieuse tellement supérieure aux vers de terre que nous sommes. D’ailleurs, c’est évident, votre boucherie sera récompensée dans les cieux et nous serons éternellement torturés pour avoir eu l’insigne honneur d’être sur la trajectoire de vos balles vengeresses.

Non, là, on y croit pas. Votre colère est excessive, on peut pas y croire. Ça n’a pas de sens de vous fâcher comme ça sur des anonymes dont le seul tort est de vous aider à gagner le paradis d’une façon certes assez sanglante mais, l’un dans l’autre, assez expéditive. Criminel, sadique, impitoyable, sociopathe, soyez tout ce que vous voulez mais restez cohérent sinon vous n’impressionnerez personne.

Mais je vous expliquais mes petites affaires – non que ma petite personne ait la moindre importance dans votre quête tellement plus importante mais pour vous situer le problème. Me taire ? Oh, non, si vous voulez me tuer, franchement, allez-y, vous me rendrez service plutôt, mais me taire, ça, non. Mourir bavard, oui, vivre muet, non. À mon âge, avec ma santé, on ne se refait pas.

Oui, je ne vous ai pas expliqué. Mais placez mieux votre revolver bon sang. L’aorte est plus à droite et un peu plus bas. Là, vous allez m’envoyer trois semaines à l’hôpital et ce sera un beau gâchis. Quel temps perdu ! Convoquer les médias, la maréchaussée, les autorités religieuses, politiques les plus éminentes pour pareil ratage, ça tient de la mauvaise plaisanterie, de la blague sinistre. Si vous croyez qu’une côte cassée, ça vous bombarde au paradis ou dans les livres d’histoire, vous faites peu de cas de la mémoire des hommes ou des dieux. Non, moi je dis, à attentat au rabais, récompense au rabais. Oui, voilà, c’est mieux. Mais en tremblant comme ça, vous n’arriverez à rien. Une manchette en page intérieure, « un forcené rate son coup », même les plus allumés, les groupes terroristes en perte de vitesse, en mal de notoriété répugneront à revendiquer votre truc. Oui, je sais, il s’en trouve toujours pour gratter les fonds de tiroir, pour récupérer les pièces jaunes, mais croyez-moi, si vous visez la division locale amateur continuez à écumer, à trembler de rage ou de peur, à vociférer bêtement, vous terminerez aux chiens écrasés.

Quant à moi, vous permettez que je parle de moi en attendant les pages intérieures ?, je souffre tout simplement d’une maladie incurable. Oh, je ne souffre pas le martyr, non. Rien d’impressionnant, rien d’effrayant. Pas même de quoi lever la compassion de mes contemporains. Je suis fatigué, malade, je fais des malaises. Quasiment en permanence. Rien qui éveille les larmes, pas de souffrance atroce. Pas la gloire effarante du cancer, pas le mystère du sida, rien à voir avec la brutalité d’une crise cardiaque ou d’une attaque. Non, non. Moi, c’est juste une fatigue permanente, des malaises qui vont, qui viennent, qui me réduisent à l’état de ruminant. Comme vous. Alors que les autres dansent, qu’ils draguent, qu’ils boivent, qu’ils rencontrent, qu’ils peuvent, qu’ils touchent, qu’ils lisent, qu’ils émeuvent, qu’ils embrassent, qu’ils aiment, qu’ils font, qu’ils bricolent, qu’ils séduisent, qu’ils convainquent, qu’ils risquent, qu’ils gagnent, qu’ils perdent – oui, même qu’ils perdent, comme ça doit être bon de perdre, même de perdre – qu’ils osent, qu’ils louvoient, qu’ils évitent, qu’ils regardent, qu’ils se battent, qu’ils en bavent, qu’ils résolvent, qu’ils posent problème, qu’ils dérangent, nous, nous ruminons. Là, à côté, juste à portée de leur rail. Nous les regardons prendre rendez-vous, nous les regardons vouloir, essayer, rater ou réussir, nous les regardons vibrer. Nous sommes témoins, passifs et impuissants, de leur façon, plus ou moins adroite, plus ou moins pertinente, plus ou moins sincère, de mordre la vie, de s’en saisir. Alors, évidemment, de là où nous sommes, toi comme moi – oui, tu as raison, quand on parle de vie et de mort, c’est aussi bien de se tutoyer, quoi qu’en disent les manchettes, l’Histoire et l’ensemble des panthéons présents, passés ou à venir – nous jugeons juchés sur nos principes tellement supérieurs. Oui, je suis d’accord, c’est bon d’être supérieurs. Oui, nous sommes le bien, nous sommes le pur, nous ne nous salissons pas les mains dans la fange de l’existence – quel que soit le nom que tu lui donnes, d’ailleurs, peu importe – c’est nous, les ruminants qui digérons la formidable matière vivante que, eux, les engagés, ceux qui tiennent à la vie comme le ténia tient à l’intestin, les apeurés, ceux qui ont tout à perdre, les compteurs, les comptables, les moules accrochés à leur pitoyable existence comme des huîtres à leur rocher – oui, nous nous tenons soigneusement hors de portée des marées, nous dominons, nous toisons, nous transformons cette formidable vie en la mâchonnant sans trêve en paquet de merde, en énorme paquet de merde. Au fond, ça n’a pas de sens que tu tues ces vivants, ils ne sont pas à ta hauteur, ils ne te méritent pas. Moi, je digère aussi, moi, j’assiste au spectacle, de loin, assis sur un siège que j’ai aménagé confortablement. Oui, bien sûr, tes principes sont certainement infiniment, indiscutablement supérieurs aux miens : tu as mieux aménagé le confort de ton siège de spectacle, j’en suis convaincu. Tu rumines mieux, tu transformes plus de vie en plus de merde. Je n’envisage même pas de comparer.

Tue-moi, plutôt, pour te montrer à la hauteur de ta domination, de ta supériorité si manifestement manifeste. Me taire ?, encore ?, ça, non, je ne crois pas que ce soit possible. Le verbe fait partie de ma rumination, c’est ma façon à moi de transformer l’événement qui se passe là, au loin, dans le monde des vivants, en merde. C’est ma digestion à moi, et ça descend, ça remonte, ça remâche, ça redescend puis ça remonte dans un prurit de logorrhée récurrent. Un bonheur, puis on a le temps d’en profiter. Voilà, plus bas le canon, tu vas nous saloper ce travail. Ah, mais c’est un monde, ça ! On ne vous apprend donc pas à tuer proprement dans vos barbouzeries d’allumés ? Oui, tu la salueras d’ailleurs tout à l’heure puisque nous allons la rejoindre si tu as le cran d’aller jusqu’au bout. Autant pour madame, donc.

Bon, ils sont tous à terre, blancs. Il n’y a plus que toi et moi. On ne les entend même plus respirer. Ils se sont fondus dans le décor. C’est bien leur tour, après tout. Au fond, on a gagné – ou on a perdu, c’est selon qu’on aime le cambouis ou pas – on a quitté la prairie où nous broutions, juges suprêmes, on est montés dans le train. Plus que toi et moi. Non, de nouveau, c’est n’importe quoi, le canon placé là, tu n’obtiendra rien. Du sang, oui, mais la ronce aussi fait saigner, elle ne monte pas dans le train pour la cause. Elle broute aussi la ronce puis elle ne dit rien, elle ne digère rien, elle, elle ne transforme même pas l’air du temps en merde. Non, non, vise proprement. Moi, j’aurai la paix. Finies les fêtes auxquelles je ne peux pas me rendre, finies les histoires d’amour que je ne peux vivre faute d’avoir la force de tenir debout – puis, qui voudrait d’un machin qui titube sans alcool, qui délire sans ivresse, qui cultive une impuissance inépuisable, qui attend la fin du temps ? – finies les rencontres imaginaires, finis les amis que je n’ai pas, finis les défis professionnels inexistants, finie la famille que je ne pourrai avoir, finie la vie que je n’aurai jamais eue.

Non, là, je vais te montrer. Il faut lever la sécurité comme ça. Ah, mais on ne vous apprend vraiment rien là-bas ? C'est bien la peine de faire les guignols e pyjama à la télé. Bon donne-moi ça, je vais le faire. Pff, même quand il s’agit de tout buter, de tout faire exploser, de tout casser pour monter dans le train, tu es infoutu de le faire. Ah, mais il faut vraiment tout faire soi-même. Même rater ta vie, tu n’auras pas été foutu de le faire.

(…)




Voilà, je l’ai maîtrisé. Ah, madame s'occupe de l'arme. Vous semblez vous y connaître. Nous voilà hors de danger, du coup.

Ne me regardez pas comme ça, c’est facile de miser quand on n'a rien à perdre. Reprenez votre souffle, profitez de l’air, de la lumière, de la présence. Vous êtes vivants, vous. Les policiers arrivent, on les entend, on voit l’intermittence bleutée des hommes d’armes. Je crois que vous êtes tirés d’affaire. Moi ? Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas vous déranger, je regagne ma prairie, je vais continuer à brouter, sans déranger. On m'a bien dit de ne pas monter à bord. Je vais continuer à être le témoin impuissant de votre bonheur, de vos malheurs, je vais continuer de voir la vie à travers des images, à travers vos gestes, je continuerai à interpréter la réalité à travers un théâtre d’ombres. Moi, j’aurais tellement voulu, enfin, ça m’aurait tellement arrangé que cet abruti réussisse son coup. Alors, si, le temps d’un bonheur, le temps d’un malheur vous pouviez penser à moi, désespérément seul dans ma prairie, qui assiste, impuissant, de loin, au spectacle de vos existences. Si vous pouviez, l’espace d’un petit instant dans votre monde de vivant évoquer mon sacrifice, alors que, moi, je rumine. J’aurais tellement aimé quitter la scène. Pour le coup, vos vies de contradictions, de courage, de veulerie, de foi, de doute, d’engagement, de fuite m’en auront coûté. Merde, j’ai en repris pour des années, d’innombrables années longues comme des siècles. Si au moins les policiers pouvaient … mais non, ils sont surentraînés, ils ont tout vu, ils ont accès aux caméras. Si même les forces de l’ordre me refusent une bavure alors il ne me reste qu’à ruminer, qu’à ruminer sans fin.

lundi 3 décembre 2018

Kwaimatniés et ruissellement

Pour Godelier dans sa critique de Mauss, les échanges humains s'organisent selon trois modalités. Les objets qui se donnent, les objets qui s'achètent et se vendent et les objets qui sont sacrés. Ces derniers ne peuvent se toucher et se transmettent au sein du lignage sans pouvoir être aliénés. Sans ces objets sacrés, les autres échanges humains - dons/contre dons et achat/vente - perdent toute pertinence. Le sacré fait société en attestant un statut social.

La théorie du ruissellement ne peut donc pas fonctionner pour des raisons anthropologiques: les riches accumulent nécessairement un patrimoine à transmettre et ce de manière infinie. Ce patrimoine, cette accumulation d'objets sacrés ne peut, par définition, entrer dans le cadre de l'économie, fût-elle celle du don.

Les bien nommées classes possédantes enterrent ou exhibent leurs "kwaimatniés", leurs objets sacrés attestant leur rang à l'infini et les transmettent, toujours plus nombreux, à leurs descendants. Ces objets sacrés s'associent à un supplément d'âme, à une histoire, à un esprit qui appuie de son prestige celui du lignage. Les oeuvres d'art, les musées, les véhicules les plus prestigieux, les prouesses technologiques s'accumulent - tantôt exhibés, tantôt sagement dérobés aux regards humains dans des coffres en Suisse - les biens immobiliers de prestiges ou les biens mobiliers, à valoir à la soif d'acquisition future des générations à venir s'entassent littéralement jusque dans les bits de l'univers virtuels.

L'entassement infini, le besoin anthropologique de couvrir d'objets associés à des propriétés magiques le lignage invalident une fois pour toute la possibilité du ruissellement. Pour ruisseler, il faudrait que toute marchandise, tout objet fût dépensé, fût échangé; il faudrait que rien ne s'accumulât dans le temps, génération après génération.

En s'accumulant sous forme d'objets sacrés, les kwaimatniés sont soustraits de l'échange, de la circulation économique dans une gigantesque pulsion de mort. Cette soustraction paralyse, peu à peu et l'ensemble des capacités productives, l'ensemble des capacités à faire société - c'est-à-dire à affirmer mais aussi à mettre en jeu les statuts sociaux en permanence dans les jeux de l'échange. Progressivement, ce sont les possibilités de survie d'une partie de plus en plus importante de la population qui sont obérées par cette accumulation. Cette privation de capacité de survie constitue une violation singulièrement paradoxale du droit naturel, du droit qu'a chacun d'organiser les conditions de sa survie, droit naturel au fondement du libéralisme économique, de la doctrine métaphysique qui justifie, organise et rend possible ces échanges humains à l'origine de l'accumulation.

jeudi 25 octobre 2018

La gauche morale

Rien à faire, je ne crois pas qu'on puisse faire de la politique, qu'on puisse dans des rapports de force quelconques modifier un équilibre, forcer une décision si l'on s'en tient à la mobilisation d'affects moraux.

Avec la moralité, on distingue le bien et le mal au nom de valeurs transcendantes, métaphysiques. Un système moral qui triomphe n'impose pas son esprit, sa logique; il impose la fraude, le contournement de l'interdit, l'hypocrisie, le pharisaïsme. Mais on ne mobilise pas au nom de grands principes, on ne change pas la donne, on n'agit pas sur le réel. On apprend à tricher avec soi ou avec la société pour se conformer à ces principes, on se construit des masques, des faux-selfs à coup de dissonances cognitives et de cachetons.

Le mensonge et la duplicité, seuls résultats concrets d'une politique moraliste ne modifient pas le monde, ils le figent. Or figer le monde, refouler sa conflictualité, afficher un unanimisme iréniste, c'est précisément nier le politique, la conflictualité qui organise les décisions communes.

Soyons clairs: je combats le racisme ou le sexisme; je ne mange guère de viande et ne prône aucunement un nihilisme amoral, une posture pré-post apocalyptique, un esthétisme du surplomb vaguement méprisant. Je me suis engagé et m'engage pour des causes. Mais je ne crois pas que la nature morale, surmoïque, d'actes militants puisse fédérer des sujets politiques et je crois encore moins qu'elle parvienne jamais à changer le cours des choses, à influer.

L'accueil des réfugiés n'est pas un problème moral - ou, plus exactement, dire que c'est un problème affectif, moral, c'est nier le caractère politique des choix communs autour de cette question. L'accueil des réfugiés répond à la détresse de la solitude, de l'absence d'utilité d'existences trop lisses, d'engagement, de sens de nos sociétés; l'accueil des réfugiés, atteste le besoin de l'autre dans un monde qui, sans lui, s'étiole et, enfin, l'accueil des réfugiés affirme que l'humain n'est pas un coût mais une richesse.

De même, l'écologie: poser que faire du mal à la terre, c'est vilain, c'est évacuer tous les enjeux autour de cette question. C'est évacuer la différence du mode de vie entre ceux qui pillent et ceux qui sont spoliés de leurs ressources naturelles; c'est évacuer la question du bien vivre, de la place du temps dans nos vie, de l'intérêt à l'observation, à l'étude, à la compréhension de ce qui nous traverse, de la vie.

De même, si l'on réduit le racisme et le sexisme à une dimension morale, on loupe le coche. Le racisme et le sexisme constituent de formidables opérations d'isolement et d'appauvrissement de soi. À ce titre, ces discriminations nous font perdre de la capacité individuelle et collective à résoudre des problèmes, à surmonter des difficultés et, plus subtilement, à affirmer le nécessaire œcuménisme de toute société. Une société qui discrimine se prive des capacités individuelles des discriminés, elle s'ampute de membres brillants au nom d'une pureté fantasmée, imaginée, au nom d'un principe éternel collectif intangible. En plaçant une communauté sous le signe de la pureté, on se prive d'élan vital, on s'empêche de devenir, de s'ouvrir à la vie.

Au fond, racisme et sexisme entendent conserver l'ordre tel quel, ils entendent régenter la vie de toutes et de tous au nom d'un essentialisme castrateur.

Mais la politique, ce n'est pas dire "il faut", c'est arriver à dire "nous voulons" et, en disant ce "nous", en posant cette volonté, on clive; on clive aussi en affirmant l'objet, en se donnant un objectif pour le coup politique. On clive pour poser un point de vue, pour assumer une subjectivité, on clive pour affirmer, pour poser des choix.

Des choix communs, pas des choix surmoïques. On ne fera pas le bien ni le mal, on ne sera pas le bien ni le mal. Nous choisissons et de ces choix naît ce nous sans cesse à construire.

vendredi 25 mai 2018

Enjeu du "parcoursup"

Je crois qu'on se tromperait à ne voir dans la réforme "parcoursup" en cours en France qu'une mesure destinée à diminuer le nombre d'étudiants et à comprimer les budgets de l'éducation nationale. Il s'agit de prétextes. L'essentiel, à mon sens, est d'inculquer chez les élèves aspirants étudiants le réflexe de demander poliment, de supplier, de se vendre, de se présenter comme une marchandise rentable aux yeux d'un employeur. Il s'agit d'inculquer la précarité au sens étymologique, de ce qui est demandé par la prière, à un dieu, à un seigneur, à une instance supérieure quelconque.

Et, ça, cette révolution de l'obséquiosité assénée aux jeunes de tous les milieux, de toutes les classes sociales par la peur des impasses professionnelles confère à celles et ceux qui auront "réussi" (quel que soit le sens qu'on donne à ce mot) le sens de leur "mérite" personnel à la réussite et à celles et ceux qui ont "raté" (quel que soit le sens de ce mot) le sentiment intériorisé de leur propre infériorité sociale.

Dans un cas comme dans l'autre, l'ordre social des choses aura été intériorisé, naturalisé par celles et ceux qui le reproduisent comme par celles et ceux qui le subissent. Et c'est bien là que réside l'enjeu de cette énième réforme: faire passer une domination politique, des choix humains de société pour des faits de nature, pour des réalités indépassables.

C'est bien le sens de la précarité, de ce qui s'obtient en le demandant gentiment, c'est bien l'irénisme, la négation de la conflictualité collective et de la décision sociale, qui se jouent là, infiniment plus qu'une quelconque rationalité comptable hype.

Ceci semble en tout cas cohérent avec les répressions contre celles et ceux qui ne demandent pas mais s'emparent, qui ne supplient pas, ne réclament pas mais font vivre effectivement des droits à des formes de vie choisies - que ce soit à notre dame des landes, dans les facs, dans les lycées, dans les routes de l'exil ou à la sncf. Tous ces lieux où s'incarnent toutes ces formes de vie peuvent paraître très différents entre eux - et nul doute qu'ils le soient - mais ils partagent un commun refus de se soumettre à des choix extérieurs, une commune liberté loin de toute prière envers des puissances tutélaires toutes-puissantes, de toute précarité.

lundi 12 février 2018

Serez-vous

Serez-vous celle qui me prend pour argent comptant?
qui ne me demande pas de reste
qui tolère mes mauvais côtés
qui accepte l'inacceptable, la maladie, la finitude, la vieillesse demain, les erreurs et mêmes les réussites
qui ne se plaint pas de mes plaintes, de mes incapacités
qui comprend ma condition et n'en fait pas un casus belli
qui voit ce que je donne à montrer
qui ne me donne pas les conseils que je me donne déjà

qui n'oublie pas que je choisis, je vis en fonction de mes propres élans, de mes déterminisme, de ma sensibilité
qui ne se croit pas supérieure au nom d'une situation plus en vue
qui ne confonde pas humilité, imbécillité et échec, inadaptation
qui ne soit ni complaisante, ni charitable - surtout, ô surtout, pas charitable - ni impitoyable, ni agressive
qui prend ce que j'ai à donner, ni plus, ni moins

accepterez-vous ce que je suis, ce que je serai
recevrez-vous ce que j'ai à donner, saurez-vous partager mes rêves et mes déconvenues, mes échecs, mon ressentiment, mes impatiences, mes souffrances?

Serai-je celui qui vous prendra telle que, etc.?