jeudi 25 octobre 2018

La gauche morale

Rien à faire, je ne crois pas qu'on puisse faire de la politique, qu'on puisse dans des rapports de force quelconques modifier un équilibre, forcer une décision si l'on s'en tient à la mobilisation d'affects moraux.

Avec la moralité, on distingue le bien et le mal au nom de valeurs transcendantes, métaphysiques. Un système moral qui triomphe n'impose pas son esprit, sa logique; il impose la fraude, le contournement de l'interdit, l'hypocrisie, le pharisaïsme. Mais on ne mobilise pas au nom de grands principes, on ne change pas la donne, on n'agit pas sur le réel. On apprend à tricher avec soi ou avec la société pour se conformer à ces principes, on se construit des masques, des faux-selfs à coup de dissonances cognitives et de cachetons.

Le mensonge et la duplicité, seuls résultats concrets d'une politique moraliste ne modifient pas le monde, ils le figent. Or figer le monde, refouler sa conflictualité, afficher un unanimisme iréniste, c'est précisément nier le politique, la conflictualité qui organise les décisions communes.

Soyons clairs: je combats le racisme ou le sexisme; je ne mange guère de viande et ne prône aucunement un nihilisme amoral, une posture pré-post apocalyptique, un esthétisme du surplomb vaguement méprisant. Je me suis engagé et m'engage pour des causes. Mais je ne crois pas que la nature morale, surmoïque, d'actes militants puisse fédérer des sujets politiques et je crois encore moins qu'elle parvienne jamais à changer le cours des choses, à influer.

L'accueil des réfugiés n'est pas un problème moral - ou, plus exactement, dire que c'est un problème affectif, moral, c'est nier le caractère politique des choix communs autour de cette question. L'accueil des réfugiés répond à la détresse de la solitude, de l'absence d'utilité d'existences trop lisses, d'engagement, de sens de nos sociétés; l'accueil des réfugiés, atteste le besoin de l'autre dans un monde qui, sans lui, s'étiole et, enfin, l'accueil des réfugiés affirme que l'humain n'est pas un coût mais une richesse.

De même, l'écologie: poser que faire du mal à la terre, c'est vilain, c'est évacuer tous les enjeux autour de cette question. C'est évacuer la différence du mode de vie entre ceux qui pillent et ceux qui sont spoliés de leurs ressources naturelles; c'est évacuer la question du bien vivre, de la place du temps dans nos vie, de l'intérêt à l'observation, à l'étude, à la compréhension de ce qui nous traverse, de la vie.

De même, si l'on réduit le racisme et le sexisme à une dimension morale, on loupe le coche. Le racisme et le sexisme constituent de formidables opérations d'isolement et d'appauvrissement de soi. À ce titre, ces discriminations nous font perdre de la capacité individuelle et collective à résoudre des problèmes, à surmonter des difficultés et, plus subtilement, à affirmer le nécessaire œcuménisme de toute société. Une société qui discrimine se prive des capacités individuelles des discriminés, elle s'ampute de membres brillants au nom d'une pureté fantasmée, imaginée, au nom d'un principe éternel collectif intangible. En plaçant une communauté sous le signe de la pureté, on se prive d'élan vital, on s'empêche de devenir, de s'ouvrir à la vie.

Au fond, racisme et sexisme entendent conserver l'ordre tel quel, ils entendent régenter la vie de toutes et de tous au nom d'un essentialisme castrateur.

Mais la politique, ce n'est pas dire "il faut", c'est arriver à dire "nous voulons" et, en disant ce "nous", en posant cette volonté, on clive; on clive aussi en affirmant l'objet, en se donnant un objectif pour le coup politique. On clive pour poser un point de vue, pour assumer une subjectivité, on clive pour affirmer, pour poser des choix.

Des choix communs, pas des choix surmoïques. On ne fera pas le bien ni le mal, on ne sera pas le bien ni le mal. Nous choisissons et de ces choix naît ce nous sans cesse à construire.

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