lundi 3 décembre 2018

Kwaimatniés et ruissellement

Pour Godelier dans sa critique de Mauss, les échanges humains s'organisent selon trois modalités. Les objets qui se donnent, les objets qui s'achètent et se vendent et les objets qui sont sacrés. Ces derniers ne peuvent se toucher et se transmettent au sein du lignage sans pouvoir être aliénés. Sans ces objets sacrés, les autres échanges humains - dons/contre dons et achat/vente - perdent toute pertinence. Le sacré fait société en attestant un statut social.

La théorie du ruissellement ne peut donc pas fonctionner pour des raisons anthropologiques: les riches accumulent nécessairement un patrimoine à transmettre et ce de manière infinie. Ce patrimoine, cette accumulation d'objets sacrés ne peut, par définition, entrer dans le cadre de l'économie, fût-elle celle du don.

Les bien nommées classes possédantes enterrent ou exhibent leurs "kwaimatniés", leurs objets sacrés attestant leur rang à l'infini et les transmettent, toujours plus nombreux, à leurs descendants. Ces objets sacrés s'associent à un supplément d'âme, à une histoire, à un esprit qui appuie de son prestige celui du lignage. Les oeuvres d'art, les musées, les véhicules les plus prestigieux, les prouesses technologiques s'accumulent - tantôt exhibés, tantôt sagement dérobés aux regards humains dans des coffres en Suisse - les biens immobiliers de prestiges ou les biens mobiliers, à valoir à la soif d'acquisition future des générations à venir s'entassent littéralement jusque dans les bits de l'univers virtuels.

L'entassement infini, le besoin anthropologique de couvrir d'objets associés à des propriétés magiques le lignage invalident une fois pour toute la possibilité du ruissellement. Pour ruisseler, il faudrait que toute marchandise, tout objet fût dépensé, fût échangé; il faudrait que rien ne s'accumulât dans le temps, génération après génération.

En s'accumulant sous forme d'objets sacrés, les kwaimatniés sont soustraits de l'échange, de la circulation économique dans une gigantesque pulsion de mort. Cette soustraction paralyse, peu à peu et l'ensemble des capacités productives, l'ensemble des capacités à faire société - c'est-à-dire à affirmer mais aussi à mettre en jeu les statuts sociaux en permanence dans les jeux de l'échange. Progressivement, ce sont les possibilités de survie d'une partie de plus en plus importante de la population qui sont obérées par cette accumulation. Cette privation de capacité de survie constitue une violation singulièrement paradoxale du droit naturel, du droit qu'a chacun d'organiser les conditions de sa survie, droit naturel au fondement du libéralisme économique, de la doctrine métaphysique qui justifie, organise et rend possible ces échanges humains à l'origine de l'accumulation.

jeudi 25 octobre 2018

La gauche morale

Rien à faire, je ne crois pas qu'on puisse faire de la politique, qu'on puisse dans des rapports de force quelconques modifier un équilibre, forcer une décision si l'on s'en tient à la mobilisation d'affects moraux.

Avec la moralité, on distingue le bien et le mal au nom de valeurs transcendantes, métaphysiques. Un système moral qui triomphe n'impose pas son esprit, sa logique; il impose la fraude, le contournement de l'interdit, l'hypocrisie, le pharisaïsme. Mais on ne mobilise pas au nom de grands principes, on ne change pas la donne, on n'agit pas sur le réel. On apprend à tricher avec soi ou avec la société pour se conformer à ces principes, on se construit des masques, des faux-selfs à coup de dissonances cognitives et de cachetons.

Le mensonge et la duplicité, seuls résultats concrets d'une politique moraliste ne modifient pas le monde, ils le figent. Or figer le monde, refouler sa conflictualité, afficher un unanimisme iréniste, c'est précisément nier le politique, la conflictualité qui organise les décisions communes.

Soyons clairs: je combats le racisme ou le sexisme; je ne mange guère de viande et ne prône aucunement un nihilisme amoral, une posture pré-post apocalyptique, un esthétisme du surplomb vaguement méprisant. Je me suis engagé et m'engage pour des causes. Mais je ne crois pas que la nature morale, surmoïque, d'actes militants puisse fédérer des sujets politiques et je crois encore moins qu'elle parvienne jamais à changer le cours des choses, à influer.

L'accueil des réfugiés n'est pas un problème moral - ou, plus exactement, dire que c'est un problème affectif, moral, c'est nier le caractère politique des choix communs autour de cette question. L'accueil des réfugiés répond à la détresse de la solitude, de l'absence d'utilité d'existences trop lisses, d'engagement, de sens de nos sociétés; l'accueil des réfugiés, atteste le besoin de l'autre dans un monde qui, sans lui, s'étiole et, enfin, l'accueil des réfugiés affirme que l'humain n'est pas un coût mais une richesse.

De même, l'écologie: poser que faire du mal à la terre, c'est vilain, c'est évacuer tous les enjeux autour de cette question. C'est évacuer la différence du mode de vie entre ceux qui pillent et ceux qui sont spoliés de leurs ressources naturelles; c'est évacuer la question du bien vivre, de la place du temps dans nos vie, de l'intérêt à l'observation, à l'étude, à la compréhension de ce qui nous traverse, de la vie.

De même, si l'on réduit le racisme et le sexisme à une dimension morale, on loupe le coche. Le racisme et le sexisme constituent de formidables opérations d'isolement et d'appauvrissement de soi. À ce titre, ces discriminations nous font perdre de la capacité individuelle et collective à résoudre des problèmes, à surmonter des difficultés et, plus subtilement, à affirmer le nécessaire œcuménisme de toute société. Une société qui discrimine se prive des capacités individuelles des discriminés, elle s'ampute de membres brillants au nom d'une pureté fantasmée, imaginée, au nom d'un principe éternel collectif intangible. En plaçant une communauté sous le signe de la pureté, on se prive d'élan vital, on s'empêche de devenir, de s'ouvrir à la vie.

Au fond, racisme et sexisme entendent conserver l'ordre tel quel, ils entendent régenter la vie de toutes et de tous au nom d'un essentialisme castrateur.

Mais la politique, ce n'est pas dire "il faut", c'est arriver à dire "nous voulons" et, en disant ce "nous", en posant cette volonté, on clive; on clive aussi en affirmant l'objet, en se donnant un objectif pour le coup politique. On clive pour poser un point de vue, pour assumer une subjectivité, on clive pour affirmer, pour poser des choix.

Des choix communs, pas des choix surmoïques. On ne fera pas le bien ni le mal, on ne sera pas le bien ni le mal. Nous choisissons et de ces choix naît ce nous sans cesse à construire.

vendredi 25 mai 2018

Enjeu du "parcoursup"

Je crois qu'on se tromperait à ne voir dans la réforme "parcoursup" en cours en France qu'une mesure destinée à diminuer le nombre d'étudiants et à comprimer les budgets de l'éducation nationale. Il s'agit de prétextes. L'essentiel, à mon sens, est d'inculquer chez les élèves aspirants étudiants le réflexe de demander poliment, de supplier, de se vendre, de se présenter comme une marchandise rentable aux yeux d'un employeur. Il s'agit d'inculquer la précarité au sens étymologique, de ce qui est demandé par la prière, à un dieu, à un seigneur, à une instance supérieure quelconque.

Et, ça, cette révolution de l'obséquiosité assénée aux jeunes de tous les milieux, de toutes les classes sociales par la peur des impasses professionnelles confère à celles et ceux qui auront "réussi" (quel que soit le sens qu'on donne à ce mot) le sens de leur "mérite" personnel à la réussite et à celles et ceux qui ont "raté" (quel que soit le sens de ce mot) le sentiment intériorisé de leur propre infériorité sociale.

Dans un cas comme dans l'autre, l'ordre social des choses aura été intériorisé, naturalisé par celles et ceux qui le reproduisent comme par celles et ceux qui le subissent. Et c'est bien là que réside l'enjeu de cette énième réforme: faire passer une domination politique, des choix humains de société pour des faits de nature, pour des réalités indépassables.

C'est bien le sens de la précarité, de ce qui s'obtient en le demandant gentiment, c'est bien l'irénisme, la négation de la conflictualité collective et de la décision sociale, qui se jouent là, infiniment plus qu'une quelconque rationalité comptable hype.

Ceci semble en tout cas cohérent avec les répressions contre celles et ceux qui ne demandent pas mais s'emparent, qui ne supplient pas, ne réclament pas mais font vivre effectivement des droits à des formes de vie choisies - que ce soit à notre dame des landes, dans les facs, dans les lycées, dans les routes de l'exil ou à la sncf. Tous ces lieux où s'incarnent toutes ces formes de vie peuvent paraître très différents entre eux - et nul doute qu'ils le soient - mais ils partagent un commun refus de se soumettre à des choix extérieurs, une commune liberté loin de toute prière envers des puissances tutélaires toutes-puissantes, de toute précarité.

lundi 12 février 2018

Serez-vous

Serez-vous celle qui me prend pour argent comptant?
qui ne me demande pas de reste
qui tolère mes mauvais côtés
qui accepte l'inacceptable, la maladie, la finitude, la vieillesse demain, les erreurs et mêmes les réussites
qui ne se plaint pas de mes plaintes, de mes incapacités
qui comprend ma condition et n'en fait pas un casus belli
qui voit ce que je donne à montrer
qui ne me donne pas les conseils que je me donne déjà

qui n'oublie pas que je choisis, je vis en fonction de mes propres élans, de mes déterminisme, de ma sensibilité
qui ne se croit pas supérieure au nom d'une situation plus en vue
qui ne confonde pas humilité, imbécillité et échec, inadaptation
qui ne soit ni complaisante, ni charitable - surtout, ô surtout, pas charitable - ni impitoyable, ni agressive
qui prend ce que j'ai à donner, ni plus, ni moins

accepterez-vous ce que je suis, ce que je serai
recevrez-vous ce que j'ai à donner, saurez-vous partager mes rêves et mes déconvenues, mes échecs, mon ressentiment, mes impatiences, mes souffrances?

Serai-je celui qui vous prendra telle que, etc.?

lundi 18 décembre 2017

Le propre de l'homme

Il n'est pour ainsi dire aucune caractéristique animale que l'humain ne partage:

nous mangeons, nous naissons, nous mourons, nous nous reproduisons par voie sexuelle, nous dormons, nous avons faim et soif, nous sommes dotés de griffe, de pelage, nous partageons le mode d'allaitement et de reproduction d'une grande famille d'animaux, nous avons un pouce opposable comme l'ensemble des primates, nous avons des yeux, des sens comme l'ensemble des animaux, nous abritons 30 mille milliards de microbiotes, etc.

Mais il y a un trait que nous sommes sans doute les seuls à partager - et je ne parle pas du langage que les oiseaux ou les dauphins utilisent, je ne parle pas non plus de la capacité à fabriquer, à utiliser, à concevoir des outils comme des castors ou des oiseaux, par exemple - c'est le fait que nous ne pouvons accoucher seuls.

Alors que la plupart des animaux peuvent mettre bas seuls, aucune femme ne peut accoucher si elle n'est aidée, si quelqu'un lui tend la main, si quelqu'un s'inquiète de son manger, de son gîte à ce moment-là.

C'est dire que ce qui nous constitue (éventuellement, ce qui constitue aussi d'autres espèces qui partageraient la même spécificité), c'est notre impérieuse nécessité de faire société, de faire projet commun, de faire cause et chose commune. Cette nécessité fait de nous animaux sociaux avec ce que cela implique - religion comme force centripète sociale, langage, culture, art, volonté de marquer ses pairs.

Ce qui nous a permis de survivre depuis le paléolithique, ce qui nous permet de survivre, c'est notre capacité à nous mobiliser pour aider, pour faire ensemble, pour que nos petits viennent au jour dans la relative sécurité d'un abri.

Disons que cette particularité ne fait pas de nous une espèce étrangère au règne animal. Elle nous singularise - comme une autre espèce peut être singularisée par son vol, par son mode de reproduction (elle aussi), par son alimentation ... - et, ce faisant, nous rend reconnaissable. Un humain ne se reconnaît parmi les animaux ni pour sa religiosité - il y a des humains non croyants et on ne peut exclure des non humains dotés d'une forme de religiosité - ni pour son langage, ni pour ses inventions techniques - il y a là aussi souvent matière à s'émerveiller chez d'autres espèces animales - ni même sa sensibilité, ses sentiments, ses convictions, son idéal. Il se reconnaît parce que la société est un caractère nécessaire de son être, parce que, à travers les générations, les enfants ont tous été mis au monde par un travail social, par une société constituée.

vendredi 6 octobre 2017

Mous du gnou

Imaginons une société qui valorise ses membres par leur capacité à chasser le gnou. Pour être reconnu comme membre à part entière, comme adulte responsable, il faudrait y être capable de fournir son lot de gnou.

Si une telle société devait continuer à valoriser ses membres en fonction de leurs potentiels cynégétiques de gnou après la disparition de cette ressource, elle provoquerait une dépression profonde de l'estime de soi chez l'ensemble de ses membres puisque chacun des membres de la société se percevrait comme mineur, comme irresponsable, comme parasite faute de pouvoir être autonome en gnou.

 
Source ici

Une telle société pourrait à bon droit être qualifiée de malade - ou en tout cas de pathogène.
Toute ressemblance, etc.

samedi 9 septembre 2017

la question du suicide

une fois par jour, deux fois, cinq fois, dix fois quand la souffrance dépasse l'habitude se pose la question d'en finir une bonne fois.

foin de finasserie, un bon coup et la ligne de la vie continue son cours sans moi.

On pourrait invoquer des puissances obscures ou de subtiles raisons morales pour rester ici-bas.

mais ce n'est pas cela qui me retient. Ce qui me retient, quand le souffle du désespoir m'étouffe, c'est l'idée de ceux qui restent.

Je veux pouvoir partir pour qu'ils puissent choisir de rester.

mais je veux rester pour attester le sens d'être là.

Ne cherchez pas d'autre raison à ma présence.