À un moment, à un lieu, le temps fut compté.
Les hommes et les
femmes qui jusque là partageaient leurs destinées, leurs coins de feu,
leurs chemises ou leurs rutabagas comptèrent
sans fin
Au lieu de pratiquer le partage des biens et des ressources, on décida qu'on adorerait le totem du partage,
sous la forme d'un Dieu généreux ou cruel,
sous la forme d'un État militaire ou libéral,
on oublia cette sève commune, cette charpente qui furent nôtres,
mais on fit de belles icônes, émouvantes, troublantes,
tapissées d'or et de sang,
sans trêve, alors que quelques uns accaparaient ce qui avait été à nous,
le Dieu souriant, le Dieu amour se faisait l'écho anémié à la fraternité d’antan.
Puis, à force de pillage, les ressources se firent rares.
Les anciens fraternels devaient travailler dur, se tuer à la tâche - ce qui rendait leur labeur insignifiant, méprisable.
Le Dieu amour se mua alors peu à peu en Dieu féroce, en Dieu impitoyable,
L'État bienveillant se transforma en puissance absolue, invincible et inaccessible.
Le sourire de l'idole qui rappelait la fraternité d'antan se fit rictus, puis grimace,
jusqu'au sang.
Le monde s'emplit alors de gens qui avaient raison sur les décombres du sourire du totem rappelant la fraternité.
Il n'y avait plus de fraternité. Sa figure approximative elle-même avait été enterrée. Il ne restait que la raison.
La raison du plus fort qui, comme il avait raison, devenait de plus en plus fort et avait de plus en plus raison.
Tellement
raison que les fraternels furent réduits en esclavage, les enfants
durent apprendre la servilité, les femmes la soumission,
tous partagèrent, comme à la veille de l'histoire, une commune pauvreté
sans pourtant rien partager entre eux.
Ceci nous promet d'autres idoles, d'autres totems sur les décombres de la fraternité.
Mais c'est une autre histoire.
Gageons qu'elle connaîtra, elle aussi, son élégance, ses élans et ses misères.
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